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JOURNAL DE MARIE WALEWSKA

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Message par Invité le Jeu 26 Fév 2009 - 22:01

Transcripteur : Alexandre Walewski
Pour le manuscrit original consulter les « ARCHIVES »

JOURNAL DE MARIE WALEWSKA " 1er partie


J’étais dans mon salon à Paris un soir de l’année 1809, lorsqu’on m’annonça la visite d’une
dame compatriote, malheureusement célèbre pour avoir su plaire au grand homme dont la
puissance alors était sans bornes.
Je ne la connaissais que de vue. J’ignorais même son arrivée à Paris. Mon premier
mouvement fut de ne pas la recevoir. La curiosité l’emporta. Elle s’avança avec grâce et
timidité. Une légère teinte rosée colora son teint éblouissant de blancheur. Elle baissa ses
yeux d’un bleu d’azur, et un sourire ravissant qui marquait le désir de vaincre la prévention
défavorable qu’elle croyait apercevoir dans mon abord, me fit voir deux rangs de perles
éclatantes dans la plus gracieuse et la plus fraîche bouche du monde.
Je viens à vous, dit-elle d’une voix faible et harmonieuse, arrivée depuis peu dans cette
capitale, je n’y connaissais personne, j’ose me flatter que vous ne me refuserez pas vos bons
offices et les conseils nécessaires à une nouvelle débarquée.
Cette demande m’étonna. Je ne m’y attendais nullement. Aussi, ne fus-je pas la maîtresse d’en
réprimer l’expression. Vous devez savoir Madame que je vis ici dans la retraite du faubourg
Saint Germain et ne vois qu’un petit nombre d’amis dont l’existence est semblable à la
mienne. Ce cercle restreint est plus que modeste ne pourrait vous convenir. Vous êtes faite
pour briller et charmer de plus hautes, de plus vastes enceintes.
Ah ! Madame, s’écria t’elle avec un ton de reproche caressant et prestigieux, vous me
repoussez et vous me connaissez si peu et si mal ! Je hais le grand monde, j’y suis mal à mon
aise. Ma fatale étoile m’y a poussée bien malgré moi.
Dès lors plus que jamais le faut éclat de ce grand théâtre me blesse et ne contente pas mon
coeur. Ah ! puissais-je être libre de suivre au moins ce goût, et vous verrez que mon unique
désir est de lutter contre ma fatale destinée.
Désarmée par un aveu si naïf, par une expression si touchante de regret et de souffrance
répandue sur cet aimable visage si jeune et si attrayant, attendrie par deux grosses larmes
prêtes à s’échapper comme les gouttes de rosée sur une blanche rose, et qui prouvait si
puissamment que son coeur était plein, qu’il avait besoin de s’épancher, je lui serrai la main
avec l’expression spontanée que je ressentais alors. Ceci n’était encore que de la pitié. J’étais
loin d’être persuadée. Je commençais à être séduite.
Vous voyez l’attrait que vous m’inspirez, mais sachez, dis-je, que j’apprécie trop le genre
d’existence que j’ai adopté pour ne pas craindre un entraînement qui me lancerait hors de mes
goûts, de mes opinions, et des limites de ma fortune.
Ah ! Ne craignez rien. Je n’abuserai pas de la flatteuse relation que vous me permettez
d’espérer. A peine finit-elle ces mots que ma porte s’ouvrit et la vieille Madame de C…, cette
protectrice des pauvres, des infortunés entra harassée de fatigue.
Reposez-vous, vous avez certainement monté à vos quinze greniers et mansardes, vos jambes
s’en ressentent. Madame de Walewska s’était levée à l’entrée survenue, elle s’apprêtait à
sortir tout en déployant son châle turc pour s’en envelopper, mais ce qu’elle entendit de notre
conversation la replaça sur le canapé.
Oui j’ai beaucoup marché ce matin, mais j’ai peu fait puisque je ne puis rendre un père à la
famille la plus intéressante, la plus digne de la conserver.
Vous me voyez accablée du tableau que je viens de voir. Monsieur de Brinart, d’une famille
distinguée, jouissait d’une belle fortune que la révolution lui enleva. Chargé d’une nombreuse
famille il éprouva toutes les infortunes et pour dernier dévouement à sa jeune famille accepta
une petite place dans les bureaux du duc de Rovigo.
Mais le chagrin fixé, le travail continuel et forcé sans aucun repos épuisèrent les forces du
malheureux père de famille. Il est alité depuis neuf mois, sans espoir de guérison et n’a
d’autre tableau devant lui que ses sept enfants, pâles, blêmes, pleurant autour de lui et une
vieille mère paralytique. C’est une pauvre femme logée à côté d’eux au sixième étage du n°
158 dans la rue Saint Victor, qui m’a donné tous ces détails. Ils étaient à leur dernier morceau
de pain lorsque j’entrai chez eux.
Et le duc de Rovigo n’est donc pas informé de leur détresse, dit à demi voix Madame de
Walewska…
Eh Madame, l’entourage des heureux de la terre, des puissants, repousse l’infortune et ne
laisse pas parvenir jusqu’à eux ces sortes d’informations.
La jolie Madame de Walewska s’échappa. La vieille Madame de C. reprit sa course
bienfaisante et peu de temps après je vis rentrer un compatriote que j’avais beaucoup connu
jadis dans mon pays où il se trouvait fort honoré d’être déjà dans ma société et celle de ma
famille, mais qui avait perdu de son empressement bienveillant à Paris ,me voyant habitante
du faubourg Saint Germain en défaveur à la cour, et jugeant que ma vie obscure et retirée ne
pouvait lui promettre aucun agrément, ni aucun échelon pour monter plus haut que mon cercle
de relations habituelles.
Cette fois-ci pourtant il entra sans même s’être fait annoncé, tout rayonnant d’un vernis
d’empressement composé qui me frappa d’autant plus que j’avais remarqué quelques jours
précédemment dans plusieurs rencontres, l’air d’insouciance de son abord, si différent de
l’expression du moment. Mon accueil fut sec, même glacial. Je trouvais inconvenante la
manière avec laquelle il se présenta sans s’être fait annoncé, et mon air hautain le lui fit sentir.
Mais il fit semblant de ne pas s’en apercevoir et s’emparant de la conversation avec une
grande volubilité, chercha à être aimable, à détourner et promener mon imagination dans les
cercles de la Cour où il était admis de temps à autre, il déroula une série d’anecdotes inédites
sur les personnages les plus marquants.
Il souleva le voile de tant d’intérieurs comme avec esprit, bien sûr d’être écouté avec plaisir et
de faire passer mes souvenirs rancuneux par ces confidences que la curiosité féminine saisit
ardemment. Effectivement ma pensée, fixée au panorama biographique qu’il me présentait,
s’adoucissait pour le narrateur, ma physionomie se déridait, celle de Monsieur Polendski
rayonnante du succès qu’il obtenait, sans cependant pouvoir me rendre compte du but de tant
de frais pour m’être agréable.
La visite aurait dépassé l’heure à laquelle j’avais l’habitude de me retirer, si je n’avais moimême
interrompu la conversation pour lui dire que je ne voulais pas lui faire perdre toute une
soirée qu’il pouvait aller finir plus agréablement.
Cette abnégation personnelle me valut les propos les plus obligeants avec un redoublement de
protestations expressives et la promesse de me consacrer tous les moments dont il pourra
disposer à l’avenir.
Toute émerveillée d’un changement si subit, je n’eu pas le temps de réfléchir, la confusion des
évènements de ma soirée partagea mon attention et je me couchai avec la seule pensée qu’il
est bien difficile de résister à la séduction de l’esprit et du sentiment, telle prévenue que l’on
soit, contre les individus qui usent de cette volonté prestigieuse pour écarter une juste
désapprobation. Une voix intérieure semblait me reprocher l’abandon de sages et prévoyantes
résolutions pour mon repos, de ne contracter de liaisons, ni mêmes relations sociales qu’avec
des êtres auxquels j’aurais reconnu une valeur morale réelle, et dont les goûts, les positions
seraient conformes aux miens. Cette voix semblait me condamner et dire où en es-tu avec tes
fermes résolutions. Une jolie figure, bien douce, bien enfantine, un air modeste, triste et
souffrant te séduit et te fait oublier de justes préventions. Ces dehors sont peut être trompeurs
et tu va donner tête baissée dans quelques pièges qui t’entraîneront à des désagréments, car
pourrais-tu encourager ta jeune compatriote à continuer le chemin dans lequel elle s’est
embourbée !
Et si tu lui fais entendre la voix de la vérité, que n’as-tu pas à craindre de celui qui d’un seul
mot peut t’écraser comme un atome.
Et cet homme que tu méprisais ce matin encore et que quelques propos faussement
bienveillants assaisonnés de commérages ont replacé dans ta relation.
Ah ! oui, c’est vrai, pensais-je, il faut reculer tant qu’il en est temps.
J’entrevois mille résultats fâcheux, gênants et discordants avec mon moi réel de ces deux
rapprochements. Il faut les rompre à tout prix.
Déterminée à le faire, je m’endormis sans inquiétude, contente d’être en paix avec mon juge
et conseiller intime, et j’aurai probablement prolongé mon paisible sommeil si je n’eusses été
réveillée presque en sursaut et frappée d’étonnement, voyant mon lit entouré de personnes et
enfants inconnus, levant leurs mains au ciel et appelant toutes ses bénédictions sur ma tête.
La charitable Madame de C… à la tête de cette congrégation se faisait le mieux entendre.
Voilà un beau réveil, madame, dit-elle, aussi n’ai-je pas hésité à vous éveiller. Voilà la famille
que vous avez sauvé du désespoir, que vous avez rendu à la vie. Oui mes enfants, oui mes
amis, c’est elle, cela ne peut être qu’elle.
De quoi est-il question, je ne sais si je rêve ou si je suis réveillée, je n’y comprends rien dis-je
en me frottant les yeux.
Vous avez beau vouloir cacher votre belle action, Madame, cela ne peut être que vous.
Mais enfin, comment, qu’est-ce ?
Eh bien, après être sortie de chez vous hier soir, j’ai encore été rendre visite à quelques uns de
mes pauvres, rentrée chez moi j’ai vu arriver la bonne femme de la rue Saint Victor qui m’a
tout conté. Comme vous arrivâtes vers 9 heures chez elle, coiffée d’un grand chapeau à voile
qui vous cachait le visage, comme vous êtes montée à son…, comme vous lui demandâtes
avec une sorte d’accent étranger qui la frappa « Est-ce vous, ma bonne, qui connaissez la
malheureuse famille logée dans cette maison, ce père de famille malade, mourant ?
Conduisez-moi vers eux », lui dites-vous. Elle vous introduisit dans l’asile du malheur, vous
versâtes des larmes en voyant le tableau de misère et de douleur et le fîtes cesser en leur
donnant une somme de 2.000 Francs avec la promesse d’une existence assurée pour l’avenir.
L’âme brisée, abattue du père sembla recouvrir de nouvelles forces, il voulait se jeter à vos
pieds. Les enfants vous entourèrent, vous pressant dans leurs bras, vous demandant à grands
cris votre nom pour connaître leur bienfaitrice. Vous fûtes sourde à cet appel et vous vous
esquivâtes avec tant de rapidité, sautant les escaliers quatre à quatre, qu’ils ne purent vous
rejoindre et vous suivre ; mais en rentrant ils trouvèrent votre bracelet qui s’est apparemment
détaché de votre bras, et le voici.
Je pris le bracelet pour l’examiner, c’était une large chaîne en or, comme celles que l’on
nomme à la forçat, attachée par un médaillon ronds de la circonférence d’un petit écu, couvert
à l’extérieur ainsi qu’à l’intérieur par une jolie grille en poussière de diamant qui masquait le
portrait d’un enfant, représenté comme un petit ange de Raphaël. Sa petite tête blonde
cendrée, appuyée sur ses bras et entourée de nuages sombres.
En dessous du médaillon en ouvrant l’autre grille j’y trouvais ces mots tracés sur un petit
velin recouvrant une mèche de cheveux enfantins.
« Mon Dieu, pardonne et prends pitié de l’innocente créature ». Ces mots m’orientèrent
facilement. Prenant un air sérieux, je déclarai n’avoir aucune part au bienfait, mais j’ajoutais
que l’objet perdu me remettrait sur la voie de la véritable bienfaitrice, que je voulais le garder
pour m’en assurer et leur communiquer plus tard mes découvertes là-dessus.
Quand tout ce monde fut parti « Voici une bien grande séduction encore, comment y
résisteras-tu ? Pensai-je ». C’était embarrassant, j’en conviens, mais j’étais encore décidée à
retirer mon épingle du jeu. Au bout de quelques jours Monsieur de Polendski revint,
j’esquivais sa visite en faisant dire que j’étais sortie. Il revint à la charge plusieurs jours de
suite, je me fis malade au lit.
Il m’écrivit un billet pour demander instamment une entrevue pour des raisons fort
importantes. Ne pouvant plus m’en débarrasser qu’en soulevant l’incognito de ma prévoyance
avec ruses, je n’eus pas le courage de le fuir. L’éviter, lui donner le moins d’accès chez moi
était bien mon intention irrévocable, mais toujours avec la délicatesse qui convient à une
femme.
Je fus donc condamnée à le recevoir et à forger de nouveaux moyens pour s’en débarrasser
d’une manière civile. Après une nouvelle décharge de nouvelles anecdotiques, de mémoires
privées, j’y allais pour arriver au but, lui demander les raisons importantes qui l’avaient
amené chez moi, mais il ne m’en laissa pas le temps. Et Madame de Walewska comment la
trouvez-vous ? Mais je ne la connais pas. Comment cela ? (il avait l’air effrayé). Mais elle a
été chez vous. On me l’a dit.
Aussitôt arrivée elle a demandé votre adresse à un de mes amis qui m’a assuré que vous étiez
très liées, qu’elle comptait surtout sur votre société ici. Je ne sais, dis-je, ce qu’elle se
proposait de faire, mais le fait est que je ne l’ai jamais connue dans mon pays. Et vous n’avez
pas été la voir ici ? Non Monsieur. Mais elle a été chez vous, je le sais (et il appuya, si je le
sais en frappant du pied énergiquement). Oui, un moment, une visite de convenance, (suite page 4)
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Message par Invité le Dim 1 Mar 2009 - 15:05

mais je ne crois pas qu’elle revienne, elle ne pourrait se plaire dans mon cercle. (Je riais sous cape en
examinant l’air désappointé, le nez allongé de Monsieur de Polendski). L’impatience avec un
sourire de pitié orgueilleuse perçait malgré lui. La nature prenant sa palette et son pinceau et
traçait à mes yeux dans ce regard, dans cet insultant sourire, dans ce haussement d’épaule et
ce mouvement énergique de la jambe des caractères bien distincts au moyen desquels je lisais
ce beau compliment.
« Et sotte que tu es, tu ne sais donc pas que tu pourrais monter au troisième ciel par cette
échelle que le sort te tend et que tu n’as pas le bon esprit de saisir. Tu pourrais aider les autres
et surtout les bons garçons comme moi, à faire leur chemin vers cette auréole brillante d’où
dérivent la fortune, les honneurs, les plaisirs !
Et tu laisses échapper cette faveur d’un sort fugitif qui ne se laissera plus ressaisir !
Est-ce sottise ou pruderie ?
Voilà ce que je lisais sur ce visage d’homme comme si l’imprimé y était incrusté.
Mais une pensée le traversa, la teinte et les traits caractéristiques s’effacèrent aussi subitement
qu’apparus. Pour réussir, il faut toujours être maître de soi. Le voilà donc revenu au ton
apprêté et aimable. C’est une charmante personne que Madame de Walewska et bien digne de
l’affection du grand homme. Il la distingue par son estime de toutes celles qui ont eu le
bonheur de lui plaire, je sais cela d’une source…. Duroc, depuis son arrivée est toujours en
course des Tuileries à la rue de Richelieu. J’ai remarqué le soir de son arrivée à l’opéra que la
lunette d’approche de sa majesté était toujours dirigée vers la loge grillée où elle se trouvait,
ce qui intriguait fort le public.
Vous sentez bien que j’étais au fait de tout ce qui m’amusait fort. A travers ce grillage, cette
charmante tête apparaissait comme une tête d’enfant et tout le monde de s’étonner de la
direction des regards augustes, car je vous le demande qui voudrait croire ici que la place qui
faisait l’ambition, la gloire des Lavalière, Montespan, Pompadour etc etc…. et tant d’autres
serait voilée dans l’obscurité du mystère par une jeune femme de province qui s’en cache
comme d’un crime. Et certes notre vainqueur du monde vaut bien ces simulacres de rois !
Duroc avait fait préparer une loge pour elle vis-à-vis de l’empereur, elle s’obstina à ne vouloir
pas y paraître. Cette fausse honte sent le peu d’usage du monde, mais Paris la formera.
A présent veuillez me dire Madame, quelle est la raison qui vous donne si peu
d’empressement à la voir, à l’attirer à vous quand elle y est si disposée ? Avez-vous calculé
tous les avantages que vous pourriez en retirer tant pour le pays que pour vous-même et vos
amis ? Je ne le crois pas Monsieur, dites plutôt beaucoup de désagréments, car si j’obtenais
quelque influence sur son esprit, je me ferais beaucoup d’ennemis, et vous-même ne seriez
pas satisfait. Cette sortie lui fit faire une grimace horrible, furieux, mais maîtrisant sa colère, il
me quitta.
6
Je croyais en être quitte pour longtemps, mais l’ambition est persévérante, pour peu qu’elle
s’imagine avoir trouvé une issue pour monter à l’assaut, les difficultés ne l’arrêtent pas. Le
mépris, l’insulte même et la porte ne s’aperçoivent pas par cette espèce de gens. Ils
franchissent les seuils avec intrépidité.
J’éclatais de rire à son départ car Madame de Walewska cachée dans mon cabinet attenant au
salon avait tout entendu. Le fait est que toutes mes résolutions de rigueur envers elle avaient
fini par céder à l’entraînement de la beauté, de la bonté bienfaisante et du malheur repentant.
Depuis sa première visite l’affluence des curieux et des solliciteurs voilés m’incommoda au
point de signifier très expressément à mon portier l’ordre d’éconduire ce monde sous
différents prétextes.
La consigne donnée pour tous avait été remplie avec exactitude, même pour Madame de
Walewska qui s’était présentée à ma porte, ce que j’ignorais. Peu de temps après, je reçus le
billet que voici : « J’ai passé l’autre jour chez vous, mais votre portier fut inexorable. Il
m’affligeât d’autant plus qu’il m’apprit votre indisposition. Veuillez me rassurer sur l’état de
votre santé et me permettre de vous dire combien la crainte d’être repoussée par quelqu’un
que j’estime et dont je désire être connue m’est un doute douloureux. Ah ! si vous saviez
combien je suis malheureuse vous m’ouvririez votre porte et votre coeur !
Marie
« Il n’y a qu’un coeur sec et dur qui puisse vous refuser l’un et l’autre » fut la réponse que je
traçais à la hâte. Elle arriva presque aussitôt.
Sa robe de velours noire faisait encore ressortir son éclatante blancheur. Des boucles blondes
se jouaient sur ses joues enfantines, mais la jeunesse avait beau brillanter ce regard si doux, si
tendre, la tristesse mélancolique de l’âme s’y révélait.
Elle m’aborda d’un air caressant. Ah ! que vous êtes bonne ! fut son premier mot.
Je lui serrai la main avec affection et lui présentant son bracelet. Ah ! dis-je quelles sont les
préventions qui pourraient exister après votre belle action. Comment résister à l’attrait de la
bonté, de la bienfaisance malheureuse !
Il n’y avait plus moyen de nier la bonne action. « Je n’y ai aucun mérite car c’est la seule
chose qui soulage mon âme du poids qui l’oppresse. Ma nature m’a toujours porté au
dévouement personnel, malheureusement on a profité de cette tendance naturelle pour
m’entraîner dans un précipice dont je ne vois pas le fonds. Ah ! oui, j’ai besoin d’une amie !
d’un coeur auquel je puisse communiquer mes douleurs, obtenir d’elle des conseils salutaires
et rassurer ou apaiser ma conscience agitée.
J’ai osé espérer la trouver en vous, car toutes ces amitiés qui se présentent en foule à ma porte
me sont suspectes. Tant d’intérêts divers se pressent autour de moi, qu’échapper à ces
importunités intéressées, ne fut-ce qu’un moment de la journée serait déjà un bienfait ».
Eh bien, dis-je, formons un pacte secret. Ma porte s’ouvrira toujours à votre appel, et mon
intérêt sympathique vous est assuré, sous une condition expresse. Cachons ce rapport pour
mille raisons que vous devez comprendre et surtout pour que les ennuyeux ne vous y suivent
pas et que je ne sois pas condamnée à les recevoir et étendre le cercle de mes relations.
7
Ce mystère, cet espoir de repos, de santé, lui fit plaisir. Oui, dit-elle en m’embrassant
affectueusement, c’est une heureuse idée qui vous vient là.
Je ne reviendrai chez vous qu’en fiacre ou à pied, tout en cachant ma bonne fortune.
C’est près de vous que je viendrais puiser les consolations et la force d’âme nécessaires dans
ma position.
Ah ! quel soulagement serait le mien, si vous disiez ce que m’ont dit tant d’autres, ce qui a
causé ma chute, que la Divine Providence s’est servie de moi comme d’un instrument
nécessaire à la renaissance de notre tant chère patrie. Je pourrais peut-être alors retrouver la
paix de l’âme que j’ai perdue, je pourrais peut-être supporter avec plus de résignation une
destinée si peu d’accord avec ma conscience.
Ah ! si vous saviez quels pièges m’ont entourée, de quelle séduction on s’est servi,quelles
espérances m’ont enivrée.
Tenez, ne remettons pas à plus tard. Je vais vous déployer tout mon passé et mon portefeuille
que je vais faire chercher vous fournira quelques preuves littérales.
Vous le pouvez, sans crainte d’être interrompue. J’ai fait fermer ma porte. Plaçons nous dans
cette bergère au coin du feu à la manière de notre pays, un peu asiatique cela est vrai, mais
dont l’abandon et le sans gêne est délicieux dans une causerie intime.
Après nous être bien emboîtées dans la bergère Madame Walewska commença ainsi (1) :
(1) Cette narration fut continuée pendant plusieurs jours à différentes reprises. Avant de me
coucher, j’eus soin de noter chaque récit de la soirée.
Ma famille quoique d’ancienne noblesse est peu fortunée, les commotions politiques ont
toujours été funestes aux dignes fils de la patrie chez vous !
Mes parents fixés dans un petit village reste de leur propriété héréditaire, situé à 20 milles de
Walewice étaient uniquement occupés du soin de le faire valoir pour soutenir une nombreuse
famille. J’étais encore en bas âge lorsque j’eus le malheur de perdre mon père. Ma mère restée
veuve chargée de six enfants dont j’étais la cinquième fut réduite à la plus stricte vigilance
pour suffire aux besoins de sa position, aussi se dévoua t’elle entièrement à cette vie de
province et d’économie agricole et domestique qui seule pouvait alléger ses charges. Vous
savez combien la régie d’une terre, telle petite qu’elle soit, demande d’activité, de vigilance,
et de soins chez nous, quand on ne veut pas employer pour voir et agir des yeux et des mains
infidèles. Vous concevrez donc facilement que ma mère ne pouvait s’occuper de notre
éducation. Après nous avoir fait donner les éléments d’instruction primaire par un bon
vieillard, pauvre, noble, qui nous enseigna à lire, écrire, le catéchisme et le calcul et qui en
même temps était chargé de la rédaction de registres économiques, elle plaça mes frères au
collège de… et nous filles dans une pension de la même ville et plus tard pour perfectionner
cette ébauche de province et lui donner un certain vernis, crut indispensable pour notre début
dans le monde à Varsovie.
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Les pensions, alors, bonnes quant au moral, aux principes religieux, pouvaient à peine donner
des notions justes de connaissances et talents exigés par le monde pour lequel on nous élevait.
Un peu de français, d’allemand que nous écorchions, quelques mazurkas, valses et polonaises
tapées sans goût, sans mesure, sur un mauvais piano, et la danse. Tels furent les progrès de
notre instruction.
Ma soeur aînée placée avant moi en sortit plus tôt et fut mariée au bout de l’année. Je soupirai
après la même destinée. N’ayant aucune disposition pour les talents incomplets qu’on me
forçait d’acquérir et dont je sentais l’infériorité, l’emploi de mon temps me semblait perdu.
Deux sentiments absorbaient mon être entièrement. L’amour de Dieu et celui de mon pays !
Je devais le premier à une tendance naturelle que je considère comme une grâce particulière
du souverain dispensateur de tout bien et que de bonnes lectures et instructions chrétiennes
développèrent en moi ; et mes sentiments patriotiques à ma famille, à mon entourage, à mon
pays, à l’air natal. Que de fois dès ma plus tendre enfance n’ai-je pas pleuré amèrement en
écoutant les récits des malheurs de notre infortuné pays ! L’usurpation étrangère, les horreurs
exercées à Prague, l’humiliation d’une nation dont je faisais partie, soulevaient tout mon être
d’indignation. Que de fois au tribunal de la Pénitence mon confesseur me disait : « Ma fille
pardonnez aux ennemis de votre patrie comme votre sauveur a pardonné à ses assassins, la
haine ne doit pas habiter dans un jeune coeur comme le votre ». Mon père, répondais-je, c’est
le mal, les crimes qu’ils commettent, la loi de Dieu qu’ils violent que je hais et méprise en
eux.
Ne m’avez-vous pas appris à haïr le vice ?
Naturellement d’un caractère doux, indolent et calme, rien ne pouvait m’émouvoir plus
vivement que lorsqu’on me prédisait, me poussait à bout, que j’épouserai un russe ou un
allemand ennemi. Je me sentais indigne à cette seule supposition et je faisais des soubresauts
comme si un fer chaud m’avait brûlé. Je ressentais un mépris profond pour toutes celles de
mes compatriotes qui ont fait taire la voix du patriotisme pour n’écouter que celle du coeur ou
de l’ambition, en s’unissant aux oppresseurs. Aussi me plaisantait-on souvent pour me
taquiner. C’est avec ces sentiments que j’entrais en pension et que j’en sortis à quinze ans et
demi pour revenir à la maison maternelle.
Ma mère toute à ses occupations économiques eut à peine le temps de m’examiner. Son
premier coup d’oeil me fut cependant favorable car elle dit en passant la main sous mon
menton : « Marie a embelli, Dieu veuille lui trouver un mari bientôt, ce serait une charge de
moins ».
Quelques jours après mon installation sous le toit natal, un samedi qui se trouvait être la veille
de la Pentecôte, elle me signifia l’ordre de préparer une toilette soignée pour le lendemain,
car, disait-elle, nous irions entendre la messe à l’église paroissiale de Walewice et comme le
Comte de Walewski seigneur du lieu a l’habitude d’inviter ses voisins à dîner au château, je
présume que nous serons obligés d’y aller, et je désire que vous paraissiez avec avantage !
J’étais trop jeune pour donner un sens aux paroles de ma mère, et j’aimais assez la parure
pour trouver ma satisfaction à accomplir cet ordre, mais sans aucune autre arrière pensée que
celle d’être bien mise et de m’amuser.
Je savais d’ailleurs que le Comte de Walewski était un vieillard de 70 ans dont le petit fils
avait neuf ans de plus que moi. Veuf depuis quinze ans, il habitait sa campagne où il ne voyait
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que des voisins, lorsqu’ils les recrutaient à l’église. Je n’en savais pas plus alors, et je ne
ressentais aucune curiosité d’en savoir davantage.
Arrivée à l’église, je fus toute à Dieu et ce n’est que le service divin fini que j’aperçus le
vieux Comte de Walewski s’approcher de ma mère, la complimenter sur mon retour et ma
figure, en lui faisant l’invitation attendue.
Au château je m’aperçus que les plaisirs de ma journée ne seraient pas gais. Notre réunion se
bornant au maître de la maison, le curé du lieu et quelques individus à triste figure. Les
premiers préludes d’échanges de compliments passés, ma mère apercevant un piano dans le
salon s’empressa de l’ouvrir, pour produire ce qu’elle appelait mes talents
suite page 7
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Message par Invité le Mar 10 Mar 2009 - 23:45

Pas mal au clavier ? Shocked
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Message par Invité le Mar 10 Mar 2009 - 23:59

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Message par fred.leudon le Mer 11 Mar 2009 - 0:34

C"est un mythe qui s'écroule ......
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Date d'inscription : 23/05/2006

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Message par Invité le Mer 11 Mar 2009 - 9:34

JOURNAL DE MARIE WALEWSKA
J’eus beau résister,
il fallut me soumettre de bonne grâce et faire entendre mon répertoire de danses… bien mal
joué sur un piano, disons, n’en fut pas moins applaudi à grand bruit.
Je suis fâchée de n’en pas savoir autant dit encore ma mère, à mon grand chagrin, vous
l’auriez vu danser et c’est son triomphe, c’est là où elle excelle. Eh bien Madame, il ne tient
qu’à vous de me procurer ce plaisir ; voulez-vous accepter un bal chez moi, je m’empresserai
de vous l’offrir. Je le veux bien, répondit ma mère enchantée. C’est à des seigneurs riches
comme vous l’êtes Monsieur le Comte, à donner des réunions aux pauvres voisins comme
nous et faciliter aux mères la possibilité de produire leurs filles et de les établir.
Je souffrais de ce propos, mais l’espoir du bal me plaisait à travers ce mécontentement. Car je
n’en avais d’autre idée que par ouï dire et ces descriptions me l’avaient présenté comme
l’apogée du plaisir.
Au dîner le Comte de Walewski fut rempli d’attention pour moi. Les confitures, douceurs, ne
furent pas épargnées. Vous sentiez bien que j’y fis plus d’attention qu’à celui qui me les
offrait.
Pour abréger, chargée de cornets de bonbons, de nougats, de bouquets, nous quittâmes le
Comte de Walewski avec la promesse de revenir le Dimanche prochain, pour fixer pour le bal
projeté…
Ma chère Marie, me dit ma mère pendant que nous traversions en voiture la grande cour, ainsi
que les belles avenues du château, si vous pouviez régner ici, cela ne serait pas si mal. J’aurai
ma vieillesse heureuse et tranquille… Comment cela ma mère (car je ne la comprenais pas).
Ah ! mon enfant, vois-tu , Monsieur Walewski est vieux, cela est vrai mais aussi il est triste.
En vous épousant il serait tenu par l’usage du pays à vous faire de grands avantages de
fortune, étant veuf et vous fille. Tous ses enfants sont déjà établis et loin de lui. Son caractère
est bon, doux, vous en feriez tout ce que vous voudriez. Et ce beau château, ce parc, ce
magnifique mobilier vous donneraient un grand bien être. Vous pourriez aider vos frères, vos
soeurs et me faire couler une heureuse vieillesse.
Je n’eus pas la force ou le courage de répondre et je regardais ma mère pour lire dans ses yeux
si ce qu’elle disait était sérieux. Voyant son air grave, rembruni par une teinte de sévérité je ne
sus que penser. Je restais interdite.
J’ai bien remarqué poursuivit-elle l’effet que vous produisîtes sur le vieillard. Il n’a pas
détaché ses regards de dessus vous pendant toute la messe et le dîner, et si vous vouliez y
mettre un peu de complaisance, de bienveillance, je suis plus que certaine que la semaine
prochaine après le bal, il ne demanderait pas mieux que de vous donner le titre de Comtesse
de Walewska et son beau château !
Ah ! Que Dieu m’en préserve, fut la réponse qui m’échappa spontanément. A peine l’eus-je
lancé qu’un vigoureux soufflet m’en fit repentir. Habituée à craindre et honorer ma mère,
même dans ses emportements, je ne répliquais plus. Mes larmes m’inondèrent, tandis qu’elle
continuait à m’accabler de reproches, m’assurant que si je perdais ce parti en le repoussant, je
perdrais aussi sa tendresse pour jamais, que n’ayant aucune dot, car le revenu du village
suffisait à peine à l’entretien de mes frères, je ne pouvais compter sur un mariage
d’inclination, que je lui étais une charge pesante, qu’elle avait contracté une dette pour suffire
aux frais de mon éducation, et qu’en un mot de toute manière il serait plus avantageux pour
moi ainsi que pour ma famille d’épouser un homme âgé mais riche, que de vivoter
misérablement comme ma soeur aînée qui avait formé une union selon son coeur, mais qui se
trouvant chargée d’une nombreuse famille sans moyens de la soutenir, se repentait un peu tard
de n’avoir consulté que son inclination.
Toutes ces réflexions faisaient cependant peu d’impressions sur mon esprit, car l’image du
Comte de Walewski avec ses 70 ans était trop repoussante pour une imagination de quinze ans
et demi.
Cela ne m’empêcha pas toutefois de m’occuper sérieusement des apprêts du bal. J’espérais
aussi que le vieux Comte de Walewski ne voudrait pas se donner le ridicule d’un mariage
aussi disproportionné.
Au reste, nous sommes si disposés à repousser les pensées pénibles et rapprocher celles qui
sont agréables, qu’à mon âge, d’autant plus je masquais le noir avenir par tant de gaze, de
bouquets, de guirlandes de fleurs, couronnant le tout par la magie du bal, de la danse, que je
finis par ne plus voir que roses sans épines.
Enfin le grand jour arriva. Ma mère assista à ma toilette et en fut si satisfaite qu’elle me dit :
vous êtes bien, très bien, mais je ne vous aimerai que lorsque vous m’aiderez de tout votre
pouvoir à réussir dans mon projet, car alors nous serions très heureux grâce à vous.
Je baisais la main de ma mère sans promettre toutefois de la contenter. Nous partîmes. De
nombreux équipages encombraient la cour du château. Un frisson me saisit. C’était ma
première entrée dans le monde et j’apercevais déjà le vieux Comte, un gros bouquet de roses
en mari, paré comme un jour de noces, d’un habit de chambellan du roi Stanislas Poniatowski,
orné de l’imposante décoration du cordon bleu et de son étoile retenant avec le bouquet
l’unique mèche de cheveux gris que le vent repoussait en arrière malgré ses efforts et nous
présentant l’autre pour descendre de voiture.
Ce bouquet de roses à peine épanoui sur cette tête chauve et vieille me frappa
désagréablement.
« J’attendais impatiemment la reine de mon bal me dit-il (en me présentant), arrivées sur le
péristyle (le beau bouquet) ». Il offrit le bras à ma mère, je les suivis dans le salon qui était
fort éclairé et animé par une nombreuse compagnie à laquelle ma mère me présenta. Eblouie,
embarrassée par les éloges flatteurs qui me venaient de tous côtés, je ne distinguais rien car
j’étais étourdie par la nouveauté des objets qui m’entouraient.

Après le thé on passa dans la salle de danse et le Comte de Walewski ouvrit le bal par une
polonaise avec ma mère. Quant à moi je fus invitée par un jeune homme de l’extérieur le plus
distingué. J’avais remarqué qu’il avait été présenté à ma mère mais son nom m’avait échappé.
Timide, ne connaissant personne dans cette assemblée, je n’osais le demander. Mais sa grâce,
l’air d’aisance et ses manières nobles, les nombreuses décorations qui ornaient sa boutonnière,
lui donnaient une supériorité trop marquante dans cette société pour ne pas fixer ma curiosité
et mes remarques.
Il sut tirer parti du temps que nous passâmes à promener ensemble tant que durèrent les
danses polonaises qui se succédèrent et qu’il sut adroitement diriger de manière à reprendre
très souvent sa place auprès de moi, si bien que la danse finie, je restai convaincue que son
esprit était aussi aimable que sa figure et ses manières.
Mais bientôt toutes ces préventions favorables qui filtraient rapidement et fascinaient ma
jeune imagination de rêves fantastiques, de désirs de plaire, d’espérances vagues, mais
agréables, furent subitement détruites par un seul mot. Lorsque le Comte de Walewski le
tenant par la main et s’avançant vers moi me dit : « Voici un oiseau de passage que j’arrêtai
au vol pour vous présenter un partenaire digne de vous.
A votre arrivée je l’ai déjà fait, mais Monsieur de Souvarov trouve que ce n’est pas assez ».
Non, je ne saurai rendre le bouleversement intérieur que je ressentis au retentissement de ce
nom, si comme pour avoir figuré parmi les ennemis les plus acharnés de notre patrie.
Monsieur de Souvarov restait immobile à me contempler en silence. Il se trompait fort sur ce
trouble si visible que je ne pus réprimer tant il m’agitait. Il crut, avec une joie qui tenait du
ravissement, avoir allumé par la fascination d’un premier regard d’amour, cette étincelle
qu’une mutuelle sympathie transforme en brasier ardent.
Il faisait des rêves aussi attrayants que l’avaient été les miens quelques instants avant. Tandis
que repoussant avec horreur l’image qui m’avait tant plue je m’efforçai de ne ressentir que le
regret d’avoir éprouvé presque de l’admiration pour un homme portant un nom qui m’était
odieux.
En un mot c’était un russe et mon coeur se soulevait contre cette origine ; je la voyais teinté du
sang de mes compatriotes, oppressant ma terre natale.
Mais tandis que j’évitais ses regards embrasés qui me suivaient toujours, qui me cherchaient
partout, il redoublait d’empressement, prenant sans doute pour de la timidité, de l’embarras de
jeunesse, l’expression glaciale que je m’efforçais de substituer à celle toute différente qui
m’amusait avant sa présentation.
Vers la fin du bal, le Comte de Walewski vint me féliciter sur la brillante conquête que j’avais
faite.
C’est possible, dis-je, mais ce n’est pas réciproque. Jamais un Souvarov ne parviendra à me
plaire
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Message par Invité le Mar 17 Mar 2009 - 18:50

Vous êtes bien difficile Mademoiselle Marie, Monsieur de Souvarov est un homme charmant,
toutes les dames de Varsovie se l’arrachent. Outre ses avantages personnels, il est possesseur
d’une immense fortune. Ah ! , M’écriais-je, il l’a doit sans doute aux confiscations des
victimes nobles et dignes que son père a dépouillées.
Fi ! L’horreur ne m’en parlez pas.
Mais le fils n’est pas le père. Savez-vous qu’il a de très nobles sentiments, qu’il estime notre
nation et n’approuve nullement les droits du plus fort exercés par la sienne. Il revient de
Londres, une voiture brisée sur le grand chemin à une lieue d’ici, l’a forcé de venir jusque
chez moi demander mes ouvriers qui sont habiles. J’ai accordé sa réclamation sous condition
d’assister à mon bal. Il n’osa refuser quoique cela le contraria fort, je le voyais, et maintenant
qu’il vous a vue, il voudrait, comme Pénélope avec sa broderie, voir ses roues remises à neuf
ainsi que les ressorts de sa voiture, rebrisés.
Il est tout étonné d’avoir trouvé dans un bal de province son idéal, comme il me l’a fait
entendre. Ne le repoussez donc pas Mademoiselle Marie, son admiration doit au moins lui
valoir un bon accueil. Ah ! Monsieur, un russe ne doit jamais s’attendre à un bon accueil de
ma part.
Allons, allons, un joli homme, aimable, spirituel et riche, l’est toujours de telle nation qu’il
soit.
C’est possible pour d’autres, mais pas pour moi.
Comment ? Par exemple si je me mets sur les rangs avec lui, Mademoiselle Marie, hein, que
diriez vous ? Me donneriez vous la préférence ?
Laissons ce propos Monsieur le Comte.
Non, non, je veux vous mettre au pied du mur, et voir jusqu’où peut aller votre patriotisme. Je
n’en démordrai pas. Il faut répondre à ma question.
Si vous n’aviez d’autre chance qu’un vieillard compatriote et un jeune et aimable russe, lequel
de nous…
Certainement à mon compatriote si je n’avais pas d’autre porte de sortie.
Ah ! Voilà une restriction encore. Monsieur de Souvarov pendant tout ce dialogue ne laissait
de nous observer et d’écouter, mais il n’entendait pas car nous parlions notre langage. A la
fin, ennuyé de sa durée, il le rompit en se plaçant devant moi, ce qui dans ce moment de crise
que me faisait subir le vieux comte était un véritable service rendu à mon embarras dont je fus
très aise tout en donnant à mon air une expression contrariée.
Monsieur de Souvarov finit cependant par s’apercevoir de la sécheresse que je mettais dans
les réponses que les effusions expressives nécessitaient.
Il avait beau mettre en jeu tout ce qu’un coeur épris a de magie pour me faire apercevoir la
préférence exclusive, l’impression forte que j’avais produite sur son coeur, je restai muette,
froide, sèche, sans plus poser mes yeux sur les siens.
13
J’avais peine dans son regard. Il me paraissait porter le privilège dans la fascination. Je l’avais
éprouvé… Bientôt une teinte de dépit et de tristesse remplaça l’enjouement et l’aisance qui le
distinguaient au commencement du bal.
Ma mère jouissant de mes succès, se promettait les plus désirés résultats, resta une des
dernières. Je fus obligée de lui rappeler qu’il était très tard et qu’une grande partie de la
société s’était retirée.
Au milieu de l’ivresse du plaisir, des triomphes de la vanité, un malaise intérieur que j’aurai
voulu me cacher à moi-même m’agitait péniblement.
J’espérais le faire cesser en revenant dans notre paisible demeure. Nous ne pûmes quitter le
salon sans être aperçues. Le maître de la maison, après avoir reçu mes remerciements, donna
le bras à ma mère. Le Comte de Souvarov s’empara du mien avec ardeur et tout en me
conduisant à la voiture il me dit d’un ton pénétré « Je serai trop malheureux si cette délicieuse
soirée à laquelle j’étais si loin de m’attendre ici ne devait me laisser que des souvenirs » !
Je n’eus ni le temps, ni la force de répondre, dégageant ma main qu’il pressait sur son coeur, je
m’élançais dans la voiture avec l’élan de la crainte échappant au danger.
Nous partîmes, ma mère toute occupée de ses projets bâtissait des châteaux en Espagne tout le
long du chemin me faisant des questions auxquelles je répondais tout de travers, car je ne
l’écoutais même pas, une agitation intérieure me bouleversait ; j’étais mécontente de moimême.
J’eus beau vouloir repousser l’image que j’entourais de toutes les haines de mon
patriotisme, elle revenait sans cesse ornée de tout son prestige de séduction ; de ce regard que
j’avais fixé à peine et qui me poursuivait avec toutes ces expressions d’amour, toutes ces
promesses de bonheur, et faisait palpiter mon coeur ! Inutilement en cherchais-je d’autres, je
fus effrayée de n’y avoir vu personne, remarqué personne que lui seul ! Tout s’effaçait
jusqu’au souvenir de la fête, de la danse, du plaisir, tout, excepté lui !
C’est alors que me rattachant par violence à l’opinion dominante de toute ma vie, que je me
plaisais à énoncer à qui voulait l’entendre, ce qui m’avait valu le surnom de zélée patriote, je
frissonnais en sondant mon coeur et le trouvant si différent de la veille encore. Aussi mon
premier mouvement en arrivant, avant même d’ôter ma robe de bal et les fleurs qui me
couvraient, fut de tomber à genoux au pied de mon lit en invoquant l’assistance divine. Jamais
je n’ai prié avec plus d’ardeur ; mais la seule demande qui s’échappait par torrent de tout mon
être fut « Mon Dieu, mon père, ne permets pas que je donne mon coeur et mes affections à un
ennemi de ma patrie et de ma religion ».
Plus calme après cette fervente prière, je me couchais sans pouvoir m’endormir et quand la
lassitude fermait ma paupière et m’assoupissait, mes rêveries reproduisaient l’image
dangereuse que je voulais écarter.
Je me levais avant le jour, courus au jardin rafraîchir ma tête brûlante. J’aimais à cultiver les
fleurs, le soin de les arroser, rattacher, rapproprier était ordinairement la première tâche de ma
matinée.
Cette occupation trop prolongée quelquefois me valait souvent des réprimandes, car elle me
faisait oublier de plus utiles. Eh bien, cette fois là il n’en était plus ainsi, à peine leur donnais14
je un coup d’oeil, tant il est vrai que quand une forte pensée remplit toute notre âme, aucune
autre ne saurait y trouver place.
J’eus encore recours à la prière et je m’aperçus que c’était le seul soulagement efficace pour
apaiser la lutte de ma raison avec mon coeur. Aussi ne quittais-je plus mon imitation de Jésus
Christ, y cherchant tous les chapitres concernant ma situation.
J’appris par coeur à force de le répéter dans le chapitre 11e qu’il faut examiner et modérer les
désirs de son coeur. Dans le 13e quelle résistance il faut opposer aux tentations. Dans le 15e
qu’en toute chose il faut demander à Dieu son secours et avoir confiance de recouvrer sa
grâce. Dans le 35e que durant cette vie on n’est point en sûreté contre les tentations sans la
prière et dans le 36e qu’il ne faut jamais laisser prendre une fausse route à l’imagination et
qu’il faut savoir la diriger.
Moins abattue, raffermie par le conseil divin dans lequel j’avais toute confiance, je repris
courage pour la lutte.
Plusieurs personnes du voisinage vinrent nous voir. Comme c’étaient d’intimes connaissances
à ma mère, je ne pus éviter leurs plaisanteries.
Eh ! bien Mademoiselle Marie, quelle est maintenant votre opinion sur les Russes, leur
trouvez-vous toujours l’écorce ours ?
Blâmerez-vous toujours celles qui ont fait brèche à leur patriotisme pour céder aux
mouvements irrésistibles d’une passion que la réunion de tant d’avantages justifie ?
Je polissais, je le sentais, et cependant je soutins mon rôle jusqu’au bout. Mes lèvres
exprimaient le contraire de ce que j’éprouvais intérieurement ; mais je n’hésitais à dire
toujours « Je n’aurai jamais qu’une opinion là-dessus ».
Vous avouerez cependant qu’on ne peut être plus séduisant, plus aimable, avoir des manières
plus nobles. Une physionomie qui éveille du premier abord un sentiment de bienveillance que
nous avons tous ressentis en le voyant.
J’en conviens, mais une polonaise doit fermer les yeux à toutes ces perfections, se rappeler le
passé et craindre l’avenir. Telle fut ma réponse.
La journée ne se passa pas sans nous amener le Comte de Walewski avec son redoutable hôte.
J’étais sur les épines craignant qu’un regard non comprimé ne trahisse mes impressions
intimes, surtout devant les personnes qui, je savais, m’examineraient attentivement pour
triompher de ma défaite et présomption.
La conversation devint générale. J’étais placée de manière à donner aucun accès à une
causerie particulière. Il nous étonna par ses connaissances sur l’histoire de notre pays, parla
avec enthousiasme de nos hommes célèbres par leur patriotisme et dévouement à leur patrie.
Chacune de ses paroles retentissaient dans mon coeur, et augmentaient ce rapport magnétique
qui m’attirait malgré ma ferme volonté vers lui mais je n’en persistais pas moins dans ma
résolution, murmurant d’ardentes prières au ciel pour demander son appui.
Vers le soir on proposa une promenade. Je vis l’air satisfait de Monsieur de Souvarof, qu’il
désirait en tirer parti et qu’il se préparait à une déclaration que je redoutais à en trembler
d’effroi et à laquelle je ne savais que répondre.
Malgré mes faux fuyants et les prétextes que je cherchais pour éluder son bras, je ne pus me
défendre sans manquer à la politesse de l’accepter, ma mère me l’ayant ordonné.
Notre marche se ressentait des volontés différentes et opposées l’une à l’autre malgré l’accord
et la sympathie du sentiment. Je réglai mes pas d’après ceux du groupe qui nous entourait et
dont je craignais d’être séparée, tandis que Monsieur de Souvarof ralentissait les siens pour
m’en écarter et rompre un silence qui l’oppressait.
J’eus beau faire, il trouva le moyen de me faire remarquer son douloureux regard de reproche
qui me pénétra. « Ah ! me dit-il à demi voix, serais-je donc assez malheureux pour n’être pas
compris. Ou bien ne voulez-vous pas me comprendre.
Sachez au moins Mademoiselle Marie que votre atmosphère est la seule qui me plaise. A
peine l’ai-je respiré un instant qu’elle m’a enivrée. Toute autre maintenant m’est un supplice.
Comme je me sens bien !
Je hume cet air avec délice car il entoure votre demeure. Si ce n’est pas le bonheur lui-même
encore, c’est au moins l’indication que j’en suis bien près. Voudriez-vous m’aider à le
trouver ? Seriez-vous assez insensible, assez cruelle pour me refuser ?
Mes pieds tremblaient, les battements redoublés de mon coeur m’ôtaient la voix pour
répondre.
Je sentais que ma réponse allait être décisive, irrévocable. Je savais que j’allais renoncer à
jamais à tout bonheur du coeur. J’hésitais. La pitié, l’amour comprimé allait éclater et rompre
toutes les barrières opposées à son débordement.
Mes yeux s’élevèrent vers le ciel et il m’envoya la force de lui répondre même avec fermeté.
« Que le soin de lui faire trouver le bonheur ne m’était pas réservé, que de trop grandes
distances nous séparaient pour pouvoir nous rapprocher ».
Des distances ! ah ! D’un saut je les franchirais toutes ! Un seul mot d’encouragement et je ne
vous quitte plus. Oh Mademoiselle Marie regardez moi !
Je n’en eus pas le courage, mais j’eus celui de m’écrier en m’échappant jamais, jamais !
Mes pleurs m’inondaient. Je mis un mouchoir sur ma figure prétextant un saignement de nez
et m’enfermant à double tour dans ma chambre. J’y donnai un libre cours à mes larmes.
Ah ! Mon Dieu, pensais-je, c’est la présomption, l’orgueil qui m’ont perdue. Où est la force
dont j’étais fière. Je condamnais les autres, et le même sentiment coupable s’est emparé de
moi avec tant de violence que je ne sens plus la possibilité de le combattre.
Mon Dieu ! mon Père ! pardonne, prends pitié, guéris et soutiens ma faiblesse. Je restais ainsi
comme anéantie, prosternée devant les images divines suspendues au dessus de mon lit.
16
Ma mère frappa à ma porte. Je prétextais un violent mal de tête. Elle fut effrayée en me
voyant. Qu’avez-vous donc ? Vos yeux sont comme si vous aviez pleuré. C’est le bal d’hier
qui vous aura donné cette incommodité ! Dormez et cela passera. Elle sortit après cette
recommandation ne se doutant même pas de l’orage affreux que je ressentais et qui repoussait
bien loin de moi le sommeil réparateur qu’elle croyait un remède infaillible.
Le reste de cette journée ainsi que la nuit suivante m’ont laissé un souvenir ineffaçable de
douleur. Tantôt craignant de descendre dans le fond de mon coeur, j’étais dans
l’anéantissement des idées. Tantôt la séduction revenait avec toute sa magie. Les moyens de
concilier mes volontés opposées se présentaient en foule. Puis, le ridicule, les triomphes
malins, la désapprobation de tous les nobles et dignes patriotes était là comme un épouvantail
qui refoulait l’élan de l’âme et je pleurais amèrement.
A huit heures du matin, ma femme de chambre m’annonça l’arrivée du vieux Comte de
Walewski.
Je lui recommandai de dire à ma mère que je pouvais assister au déjeuner, ni quitter mon lit,
mon indisposition augmentant au lieu de diminuer. Paraître dans ce salon me semblait un
supplice alors, je rentrai dans mon lit feignant de dormir.
suite page 12
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Message par Invité le Mar 17 Mar 2009 - 18:55

Ma mère vint à plusieurs reprises poser sa main sur mon front et mes joues brûlantes. Elle a
une forte fièvre, disait-elle, mais cela passera… Avertissez-moi quand elle se réveillera.
Je n’en eu garde toute que je supposai la visite durer. Le bruit d’une voiture s’étant fait
entendre, présumant que c’était celle du Comte de Walewski. J’ouvris mes yeux. Ma mère
accourut. Il est parti. Ecoutez Marie ce que j’ai à vous dire vous ranimera peut-être.
J’ai deux propositions à vous faire. Vous êtes la maîtresse de choisir, mais vous ne l’êtes pas
de refuser l’une et l’autre et je ne crois pas que vous en ayez la sottise.
Le Comte de Walewski a commencé par me faire une belle déclaration au nom de Monsieur
de Souvarof. Ce jeune seigneur russe met sa fortune, ses titres et son coeur à vos pieds, vous
offre tous les avantages de fortune que j’exigerai, souscrit à toutes les conditions que je
voudrai lui imposer, promet de faire l’acquisition d’une terre ci près pour ne pas vous éloigner
de votre pays, de votre famille ! Qu’avez-vous à dire la dessus ? Voici une lettre pour vous à
ce sujet (et elle me rendit la lettre que je n’osait ouvrir) et continua :
« Allons décidez-vous. J’avoue que malgré mon éloignement et même haine pour cette race
maudite d’ennemis de notre chère patrie, je trouve ce jeune homme bien accompli et mes
préventions cessent pour lui, qu’en dites-vous ?
Ce n’est pas que je lui préférasse notre vieux Comte de Walewski pour gendre, mais enfin je
conçois que vous devez préférer le plus jeune. Si cependant comme me l’as assuré le vieux
Comte, vous persistiez toujours dans votre constante détermination de ne vouloir pas d’un
russe, il se met sur les rangs avec les offres les plus brillantes aussi.
Vous avouerez Marie que c’est bien beau de sa part de mettre en avant son rival qu’il croit
plus digne que lui de vous posséder.
Si donc votre patriotisme vous empêche d’accepter l’un, j’entends que l’autre soit écouté.
Ma mère m’écriais-je en larmes, les mains tendues vers elle, ayez pitié de moi. Aucun des
deux ne me convient.
Marie je vous l’ai dit, vous avez le choix libre. Mais Dieu vous garde de répéter ce qui vient
de vous échapper (son regard sévère m’atterra).
Vous vous déciderez pour l’un d’eux sans tarder si vous ne voulez pas encourir ma, ma…
Ma mère, arrêtez. Ne prononcez pas cet affreux mot, dis-je en sautant de mon lit et tombant à
ses pieds, le désespoir dans l’âme. Ne savez-vous donc pas que ma volonté sera toujours
courbée sous la vôtre ?
Disposez de moi pour le Comte de Walewski.
Le bonheur n’est plus fait pour moi. J’y ai renoncé de mon plein gré. J’ai pris la raison pour
guide et elle se trouve en opposition avec mon coeur.
Ma mère ne comprenait pas trop la fin de mon discours, mais satisfaite du commencement
elle m’embrassa avec tendresse pour la première fois de ma vie.
Je te remercie Chère Marie, dit-elle. Je suis contente de ton choix, il s’accorde avec mes désirs
et des espérances de longue date.
Je vais de ce pas rendre réponse à ce cher Comte. Aussitôt qu’elle fut partie, ma main
machinalement décacheta la lettre qu’elle tenait.
A travers mes larmes et mes sanglots je distinguais ces mots que j’effaçais par mes larmes,
tandis qu’ils se transcrivaient dans mon souvenir pour toujours.
« Le fatal jamais ! n’a pu sortir de votre coeur et cependant il résonne douloureusement dans le
mien ! Ah ! Rétractez cette tant poignante sentence.
Laissez-moi vous pénétrer du sentiment profond que vous m’inspirez. Car si après avoir
ressenti cet attrait si puissant, si impérieux que je cherchais vainement de par le monde, il
m’échappait au moment où je brûle de m’y livrer.
Marie ! Vous répondrez à Dieu de mon désespoir. Dictez des lois, je m’y soumettrai
aveuglément. Patrie, fortune, avenir contre coeur, ta main, est un échange bien doux ».
Souvarof.
Fatiguée de sentir, épuisée d’émotions douloureuses, effrayée de l’avenir qui venait d’être
fixé irrévocablement pour moi, je crois que ma raison m’abandonna. Je ne me rappelle plus
qu’une horrible douleur de tête et une oppression de poitrine. Une fièvre inflammatoire s’étant
déclarée à la suite, je fus pendant trois semaines entre la vie et la mort.
Aussitôt que je pus débrouiller mes idées du délire furieux qui les tenaient enchaînées,
j’aperçus le Comte de Walewski au chevet de mon lit.
« Ma chère Marie, me dit ma mère, le voyez-vous ce cher Comte qui n’a pas quitté votre
ruelle depuis votre danger. Il a fait venir toute la faculté de Varsovie pour vous sauver. Il a tué
tous ses beaux chevaux à force d’envois pour vous. Ah ! sans lui j’aurai perdu la tête.
A mesure que ma mère parlait et que ma tête s’éclaircissait, le souvenir du passé revenait avec
l’image regrettée et que la vue du Comte de Walewski reproduisait naturellement. Qu’y –t’il ?
Qu’a t’il fait ? Son désespoir ! Grand Dieu ! détourne le malheur affreux qui pèserait sur le
reste de ma vie comme un poids accablant. Et la fièvre revenait avec ses fantômes, son délire.
C’est ainsi que pendant trois mois je luttais contre un mal physique que le moral rejetait dans
le danger par une seule pensée. A la fin dans un moment de relâche, j’osais demander au
Comte de Walewski des nouvelles de son ami.
Ma chère Marie, me répondit-il nous parlerons de cela quand vous aurez repris vos forces ;
qu’il vous suffise de savoir que je l’ai éconduit comme vous l’aviez désiré et qu’il est reparti
de suite pour Saint Petersbourg. Cette réponse ne me satisfit pas, mais il fallut s’en contenter.
Je revins à la vie, mais à regret. Je m’étonnais qu’un rayon de bonheur à peine entrevu,
échappé aussitôt, ait pu décolorer et flétrir mon existence, briser mon coeur si profondément.
Une indifférence passive et apathique succéda à cet état. Je ne pensai plus à éviter l’union qui
me faisait peur. Tout m’était indifférent. Je finis même par préférer cette résolution à toute
autre. Je me dévouais à ma famille et l’âge du Comte me faisait espérer qu’il aurait moins
d’exigence qu’un autre plus jeune à un sentiment que je ne me sentais plus capable d’éprouver
et de donner.
Il faut cependant que je rende justice au Comte de Walewski me voyant si accablée, si triste,
quelques jours avant celui qui était fixé pour notre union.
Il me demanda avec sollicitude la cause mon chagrin et cette langueur dont j’étais pénétrée.
Ma chère Marie, vous savez que je vous ai offert un homme charmant sous tous les rapports,
doué de tous les avantages. Je ne me suis mis sur les rangs qu’après lui. Je ne pouvais croire à
la sincérité de vos objections contre un russe aussi séduisant. Le désespoir de cet intéressant
jeune homme me causa même beaucoup de peine. Je fus obligé de lui faire accroire qu’une
passion malheureuse désapprouvée par votre mère était la cause de votre refus.
Cet aveu fit cesser les poursuites qu’il s’obstinait à faire auprès de vous et le décida à un coup
de tête.
Car enfin il était destiné à remplir une autre carrière plus brillante, plus agréable, que celle
d’aller combattre les persans où il veut se faire tuer ! Vous avez accepté volontairement mes
voeux, votre mère m’a même assuré que lorsqu’elle vous laissa le choix libre de l’un de nous,
vous vous êtes prononcé en ma faveur sans son influence. Je sais que je ne suis plus d’âge à
vous inspirer un sentiment d’amour, mais donnez-moi votre amitié, votre confiance, soyez
assurée que vous n’aurez pas d’ami plus vrai, plus prompt à tous les sacrifices, pour assurer
votre bonheur. Dites un mot, et je me retire, si je vous suis odieux. Ah, pensai-je ! et cet autre
aussi a fait un sacrifice ! Le voilà relégué dans un autre hémisphère, sa carrière bouleversée,
son avenir assombri grâce à moi !
19
Mon… il faut remplir le mien ! Et je donnai ma main au Comte en lui disant que puisqu’il
était assez raisonnable pour n’exiger que mon amitié et mon estime, je ratifiais ma promesse,
certaine de ne pas le faire repentir de la confiance qu’il m’accordait. Ah ! Que cette promesse
fut téméraire !
Je saute par-dessus le temps qui s’écoula jusqu’à mon mariage. Enfin ce terrible jour passé
comme ceux qui l’avaient précédés.
On me para. On me conduisit à l’autel, on souleva ma main pour la placer entre celles de celui
qui en obtenait l’acquisition. Je ne sais, ni ce que je faisais, ni ce que je pensais, ni même ce
qui se passait autour de moi alors.
C’est une époque de ma vie qui a passé comme un tableau fantasmagorique, aérien, dont le
seul souvenir est le vague.
Trois ans s’écoulèrent ainsi. Ma mère radieuse d’avoir atteint le but auquel elle visait depuis
nombre d’années. Le Comte charmé d’avoir une jeune épouse à placer dans son beau château
comme un ornement de plus à présenter à ses voisins ; et moi toujours languissante, triste,
apathique, faisant ma résignation dans la prière, et mes exercices religieux !
Je devins mère !... non seulement ma vie fut ranimée. Car elle fut transportée dans cet autre
être chéri. Rien de personnel ne se glissait plus dans ce que j’éprouvais.
Il me semblait que j’avais quitté la vie pour moi et que c’était mon fils qui la recommençait.
Voilà mes idées patriotiques assoupies, mais non détruites se réveillèrent avec plus de force.
Je n’osais plus à cause de lui, revenir sur le sacrifice douloureux que je leur avais fait.
Loin de cela j’étais fière et satisfaite d’avoir remporté cette victoire…
Je me rattachais donc avec plus d’énergie encore, à tout ce qui avait rapport à mon pays !
N’avais-je pas un fils polonais !
Nous étions à l’époque, où le vainqueur de l’Europe donnait des lois au monde comme aux
souverains !, disposait des états à sa volonté, élevant de nouvelles dynasties, rabaissant les
anciennes ! Quel temps !... plus propices à nos espérances !... Aussi la fermentation était-elle
générale !
Revendiquer nos droits, notre indépendance nationale, secouer un joug honteux, oppressif et
illégitime où nous tenaient trois puissances réunies !
Tel était le voeu universel, qui filtrant depuis la haute classe jusqu’au peuple faisait mousser
les esprits.
Prompts à saisir l’espérance pour la réalité, dans chaque traité conclu par le vainqueur, on
croyait figurer pour clause principale, la renaissance de notre toute chère patrie !
Depuis longtemps notre jeunesse avide de gloire l’avait cherchée et trouvée sous ses
drapeaux !
La France devint la patrie adoptive des proscrits ainsi que de tous les nobles et dignes fils de
la mère commune. Ils s’arracheront à l’amour de leurs familles, au sol natal ! Aux fortunes
même qu’ils possédaient, aux chaînes d’or qu’on leur offrait, pour aller étudier l’art de la
guerre, sous le plus célèbre des guerriers !, et acquérir par une vaillance éclatante, et un
dévouement entier, des droits à l’appui d’un grand matin ! mais dans cet exil volontaire, ils
n’ont pas conçu un voeu, poussé un soupir ! Nourri une espérance ! qui ne s’adressa à la mère
commune ! C’était vers cette espérance dans un meilleur avenir pour elle qui soutenait leurs
efforts, écartait d’eux le découragement, et formait le lien universel, tendant toujours à un
même but !
L’affranchissement de la patrie !
Eprouvé par la même souffrance, déchirés des mêmes regrets ! Quelques uns portaient sur la
poitrine, en mémoire de leur pays, en guise de relique sacrée des petits sacs remplis de terre
natale, qu’ils ne quittaient qu’avec la vie et qu’on retrouvait serrés contre leur coeur, quand on
relevait leurs corps après les batailles ! Ah ! Dans cette perception d’un mourant se trouvait
une dernière étreinte d’amour pour ma mère, une épouse, une amie chère, foulant cette terre
sacrée pour laquelle il avait fait le sacrifice de sa vie et de ses affections.
Des faits éclatants avaient attirés l’attention générale et surtout celle du juge par excellence en
hauts faits guerriers. Les légions polonaises étaient à l’apogée de la gloire militaire !
Comment douter ?... qu’un secours si puissant pour terrasser les ennemis d’une grande nation
pour partager les dangers, embrasser sa cause avec ardeur, resterait sans récompense.
Etait-elle ? présomptueuse cette espérance fondée sur cette fraternité d’armes, formée à la
même école, bravant la mort des braves et les palmes de la gloire ensemble ? Vrais fils de la
patrie, plus elle était opprimée et malheureuse et plus ils déployaient d’efforts, voulant
accumuler les obligations de la seule puissance capable de replacer au rang qui était dû à cette
mère captive.
Plus que personne je partageais ces sentiments d’affection pour ma terre natale, surtout depuis
que j’étais mère d’un fils ! Je me sentais pénétrée d’une exaltation patriotique qui m’occupait
uniquement et ranimait ma vie. Avide de nouvelles, je savourais les journaux. Le Comte
partageant ce vif intérêt me proposa le séjour de Varsovie pour être plus rapproché des
évènements intéressants qui devaient se dérouler selon toutes les probabilités, des
circonstances politiques du moment.
Napoléon ! Cet homme au bras de fer qui n’avait qu’à vouloir pour conquérir le monde.
Alors, après avoir humilié l’Autriche, anéanti la Prusse, agrandi la Bavière, la Westphalie, la
Saxe etc.…allait enfin s’occuper des destinées de la Pologne.
Son arrivée attendue ardemment dans la capitale, nous paraissait la fin de tous nos maux !
L’enthousiasme passionné qu’il inspirait donnait plus d’éclat encore à l’auréole de gloire qui
l’entourait à nos yeux !
suite page 15
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Message par La Poudre le Mar 17 Mar 2009 - 21:12

On sait, aujourd'hui, combien les Polonais ont été déçus de l' attitude de Napoléon, envers la nation polonaise.
Mais les calculs politiques font rarement bon ménage avec les aspirations des peuples...

En tous cas, interessante histoire que ce " Journal "

A suivre

_________________
"...Puis, à pas lents, musique en tête, sans fureur, souriant à la mitraille anglaise, la Garde Impériale entra dans la fournaise ..."  ( V. HUGO)

"... Un homme n'est jamais aussi grand, que lorsqu'il s'agenouille, pour aider un enfant ..."

"... Il dort, quoique la vie, pour lui, fut bien étrange, il vivait. Il mourut lorsqu'il n'eut plus son ange. La chose se fit doucement, pas à pas, comme vient la nuit lorsque le jour s'en va ..." (V.HUGO. Les Misérables)
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Message par Invité le Mar 17 Mar 2009 - 21:13

Merci, mon ami, je pense il este 25 pages
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Message par La Poudre le Mar 17 Mar 2009 - 21:18

On les attend avec impatience ...( encore elle ! ! ! ! !)

J' ai bien aimé, aussi, le poème de V. Hugo.
De toutes façons cet homme de lettre est mon préféré depuis toujours.
Sans oublier les " Poètes Maudits " ...

_________________
"...Puis, à pas lents, musique en tête, sans fureur, souriant à la mitraille anglaise, la Garde Impériale entra dans la fournaise ..."  ( V. HUGO)

"... Un homme n'est jamais aussi grand, que lorsqu'il s'agenouille, pour aider un enfant ..."

"... Il dort, quoique la vie, pour lui, fut bien étrange, il vivait. Il mourut lorsqu'il n'eut plus son ange. La chose se fit doucement, pas à pas, comme vient la nuit lorsque le jour s'en va ..." (V.HUGO. Les Misérables)
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Message par Invité le Mer 25 Mar 2009 - 16:23

Et quel est l’être assez injuste ! Pour blâmer cette admiration d’une nation oppressée qui
n’avait d’espoir qu’en lui ! qui lui devait déjà la gloire immortelle de ses cohortes nationales,
et les seules espérances d’avenir ! Il humiliait ses ennemis ! Il la vengeait, que de titres
n’avait-il pas à son affection.
Le sentiment d’honneur pour un joug étranger ! Conquis par la force n’est-il pas commun à
tous et partout ! J’acceptai avec plaisir la proposition d’aller à Varsovie. Nous nous y
rendîmes en 1806 vers la fin de septembre. Le Comte prit un hôtel et monta sa maison
convenablement à sa fortune, avec l’intention de me présenter dans le monde et de l’y
recevoir.
L’état de la société de Varsovie alors se trouvait échelonné comme dans toutes les grandes
villes avec cette distinction cependant que partout ailleurs, la nationalité de langage natal, les
usages, les formes, le tour d’esprit, ne nuit pas à l’élégance, à ce que l’on nomme dans le
monde, le bon goût, suprême bon ton, tandis que chez nous était un cachet de prescription
sociale pour les jeunes. Pour paraître digne d’être introduite, associée à la haute société, il
fallait adopter le langage, les manières et la mise étrangère, il fallait se dépouiller de son
naturel pour se revêtir de couleurs exotiques et en imprégner son esprit.
Bien que l’éducation française était généralement adoptée dans nos pensions, c’était un faux
vernis superficiel, qui devenait terne, souvent même ridicule, comparativement à l’éclat
brillant que donnaient les voyages, la fréquentation sociale, et les lectures exclusivement
françaises.
Il résultait donc de cet état de choses que malgré l’égalité de naissance, de fortune, de rang, et
souvent même de rapports de famille, celles qui ne pouvaient aller chercher, l’esprit, la grâce,
la vogue parisienne, ou donner des gouvernantes françaises à leurs filles, étaient réduites à
former une société à part bien distincte que la haute qualifiait de la dénomination de société
provinciale.
Il serait à souhaiter pour le bonheur humain que la seule valeur morale ait des droits aux
distinctions et aux succès accordés à la vogue. Mais enfin cette infirmité humaine est presque
générale et ne peut être guérie qu’au cas que la vertu soit un jour de mode.
Il faut aussi pour justifier ce goût antinational ajouter que les bouleversements de notre
malheureux pays, ce funeste partage avait sapé dans les fondements nos institutions, arrêté la
marche des progrès, paralysé tous les efforts.
Le siècle marchait en France, il s’était arrêté à notre porte, frappé par la commotion publique.
Les études d’un jeune homme de 1790 étaient à peine ébauchée qu’à l’appel de la patrie, elles
furent abandonnées, autant l’émigration vers les légions, vers le point du globe qui tenait en
dépôt les seules parcelles d’espérance que nous pouvions raisonnablement former, nous
privait des lumières de ceux qui auraient pu les atteindre, les ranimer vers nous.
De plus le pouvoir oppressif contraire aux progrès intellectuels les proscrivait. Tandis que les
femmes plus soignées, cultivées sans interruption, ayant leurs facultés développées avec suite,
progressivement, à la lueur de lumières étrangères, faute de flambeau national ! pour la
plupart instruites, aimant les arts, les cultivaient avec passion, puisaient constamment un
aliment devenu indispensable à leur brillante et vive imagination, dans les trésors de cette
littérature française si riche et si féconde ! Qu’est-ce qui explique aussi, l’espace de
supériorité sociale que l’on accordait partout aux femmes polonaises, sur les hommes de cette
nation, et le goût dominant, exclusif de celles-ci pour les sources où elles puisaient les
bienfaits des lumières, ainsi que des succès qu’elles en obtenaient.
Notre sympathie innée pour la France nous a moulées françaises, notre instinct d’imitation
nous porte toujours vers cette nation. Paris a été et sera toujours le fanal qui nous éclairera,
l’arôme qui nous parfumera, le grelot qui nous égayera, et ce précipice couvert de fleurs qui
nous entraînera.
Toutes les révolutions sociales opérées en France franchissent l’espace à travers les autres
nations pour nous atteindre et soumettre la société polonaise aux mêmes chances, telle la
circulation du sang dans un même corps ; le bien et le mal coulent jusqu’à nous de la même
source, malgré les efforts réunis des puissances oppressives ! Cette sympathie, cet attrait
existera toujours et nourrira encore l’espoir d’un avenir ! obtenu par son secours !
Cet été m’ont apparus en masse à mon arrivée dans la capitale ; passons maintenant aux
membres les plus marquants composant le corps social et dominant tous les autres, à
commencer par notre Prince Poniatowski, notre Bayard polonais dont la moindre des qualités
était son apparenté royale. Valeur, honneur, sentiments dignes et nobles, popularité, affable,
patriotisme passionné, toutes ces qualités empêchaient d’apercevoir celles qui lui manquaient.
Il se trouvait là placé comme un pilier protecteur autour duquel se groupaient toutes les
sommités sociales composées de sa famille et nombreux amis, sa soeur la Comtesse de J…
toute française d’esprit et de goût faisait les honneurs de son salon, de concert avec son amie
la Comtesse de Vauban, française d’origine. Madame LL…, assemblage de toutes les
séductions réunies dans une ravissante beauté, séduisante par cette magie d’élégance de grâce,
que chacun de ses gestes. Chacun des ses pas, son regard, son sourire, et jusqu’à sa mise,
répandant autour d’elle, qui servait là de modèle comme la belle madone de Raphaël ou la
Sainte Cécile de… à désespérer les copistes, ne pouvant malgré tous leurs efforts, les
reproduire dans toute leur originale beauté. Tenait en main, avec les avantages d’un nom
historique et une fortune immense le sceptre parfumé, et scintillant de la vogue. Après avoir
fait l’admiration d’une grande partie de l’Europe dans ses voyages, l’amour propre national se
trouvait satisfait des grands succès qu’elle y avait obtenu, et malgré sa réserve un peu froide
(dont on se plaignait tout bas), on briguait d’autant plus la faveur d’être reçu chez elle, qu’elle
mettait de difficultés à accorder cette distinction qui devait être méritée par des avantages
personnels, un grand usage du monde et surtout du monde étranger.
Le cercle de la Princesse A. Potocka que l’on appelait alors le tribunal d’esprit, tout parisien,
où pour paraître il fallait du courage, de la présomption, un bon fond de mordant, à opposer
aux saillies lancées parfois pour déployer toute l’étendue du sien, et où l’effroi du ridicule
pouvait faire perdre contenance à l’esprit préparé, en terrassant, jusqu’à l’envie de briller ;
mais en échange, ceux qui avaient subi les épreuves, trouvaient au sein des plaisirs une bonne
école pour former l’esprit, le goût, développer l’intelligence, façonner les formes et devenir à
la mode !
Voilà à quelques omissions près, des personnages tous remarquables par la naissance où la
fortune et de là les avantages d’une éducation étrangère, ce qui composait la haute société à
Varsovie.
Les dames à peu près toutes possédaient tous les agréments, savaient tout hormis leur langue
natale !
Le second échelon social faisait fusion avec le premier car la beauté en était le lien, grâce aux
jolies femmes, aux jeunes filles éclatantes d’attraits, à la tournure d’esprit, aux manières, au
jargon grasseyant tout parisien, malgré le contraste qu’affichaient leurs mères n’entendant pas
leur langage étranger
Venaient ensuite les vénérables dames, reste de race antique, vestiges de ces vieux temps
d’hospitalité cordiale et franche, dont les portes dorées s’ouvraient à deux battants pour tous !
où l’abondance sans sécheresse permettait quatre repas copieux par jour auxquels étaient
admis tous ceux qui en franchissaient les seuils ! ou malgré quelques murmures et regrets
désapprobateurs contre la manie de la vogue et les innovations si opposées à la nationalité
dont elles étaient les plus fermes appuis.
Toutes les variétés sociales se rencontraient et étaient accueillies avec bonté, indulgence,
cordialité. Si le monde élégant n’y faisait que des apparitions, car le plaisir qu’il pouvait y
trouver était passé de mode ; néanmoins sous la sauvegarde de la bienfaisance, de la
générosité noble ! d’un patriotisme pur et vif ! ainsi que de toutes les vertus qui en découlent,
la malignité n’a jamais porté atteinte à cette considération publique si justement méritée.
Différentes coteries, ou cercles encore, s’élevant plus ou moins, suivant leurs moyens de
fortune et d’éducation reçue vers le pli à l’ordre du jour, formaient une grande variété sociale,
qui quoique séparés ou distincts pour la plupart par la diversité de goût, d’habitudes, de genre,
étaient cependant liés par un sentiment unanime d’amour de la patrie.
Placée par mes liens de famille ainsi que par une éducation de pension dans le cercle le moins
brillant d’étrangeté, mon ambition ne s’élevait pas jusqu’aux hauteurs sociales.
Je pressentais les difficultés et les dégoûts qu’il m’aurait fallu y essuyer. Je ne comptais pas
assez sur mes moyens, quoique avant la naissance de mon fils, sentant un monde pénible
autour de moi, un abattement moral, une apathie invincible, j’essayais pour déplacer et
occuper mes pensées la lecture des ouvrages français que la bibliothèque du château me
fournissait, je finis même par prendre goût à ce remède, il développa mes facultés, étendit mes
connaissances, mais l’expression ne s’acquiert que par l’usage et je savais qu’un mot français
estropié ou une fausse liaison ou l’oubli d’une particule était un crime irrésistible, un brevet
au ridicule ; cette seule crainte suffisait pour paralyser toute envie de l’exposer au danger
redouté et me repoussait dans mon cercle national.
Les bureaux d’esprit étrangers me faisaient trembler d’effroi et augmentaient ma timidité
naturelle.
Le Comte désapprouvait avec aigreur ma résolution en me faisant sentir que mon union avec
lui me donnait des droits à cette suprématie sociale et que c’était déroger d’occuper le second
rang quand on pouvait se placer au premier. Je fus donc obligée aux visites de présentation,
mais j’en restais là…
Lorsque le bruit toujours croissant de l’arrivée de l’empereur Napoléon occupant l’attention
générale, la porta vers le grand homme, et la crise politique que nous espérions devoir être si
favorable pour la Pologne. Le patriotisme public lui préparait partout une réception bien
capable de toucher son coeur.
Tous attendaient avec une explosion de joie, de triomphe et noble orgueil cette arrivée tant
désirée.
J’étais apparemment tourmentée plus que les autres de cette fièvre d’impatience, puisque je
formais le projet irréfléchi et j’engageais une de mes cousines à m’accompagner pour aller au
devant de lui, ne fut-ce que pour l’entrevoir !
Cette imprudence décida de mon sort et me priva de mon repos, tout en croyant faire l’action
la plus méritoire.
Vêtue simplement d’un chapeau noir à voile de la même couleur, nous montâmes
précipitamment avec mystère dans une calèche attelée de quatre bons chevaux, au moment où
les coursiers venaient d’annoncer que sa majesté n’était plus qu’à une poste de Blonie.
Incapable de raisonner, de réfléchir, je m’abandonnai à cet enthousiasme, à cette exaltation
délirante universelle, alors persuadée que tout polonais, toute polonaise ne saurait trop faire
paraître d’empressement à l’arrivée de celui que nous considérions déjà comme le sauveur de
la patrie.
Le chemin était encombré de troupes, de bagages, de courriers. Nous manquions virer
plusieurs fois. Je n’en pressais pas moins le cocher d’avancer. Les questions pleuvaient à
chaque instant.
L’empereur est-il loin ? Demandions-nous. C’est ainsi que nous arrivâmes à la poste de
Blonie où l’affluence de monde, les chevaux de poste préparés attendant la venue
présageaient qu’il ne tarderait pas…
Descendues de voiture, nous nous plaçâmes de manière à le bien voir dans la direction que
nous présumions la plus convenable. Mais seules femmes ! Sans un homme pour nous
protéger ! Nous mêmes tellement enveloppées par la foule, avide comme nous de
l’apercevoir, qu’il nous fut impossible de la percer.
Pressées… Nous étouffions. Désespérée de la situation dangereuse où je me trouvais et
craignant de manquer le triomphe auquel j’attachais le plus grand prix, car j’entendais le bruit,
les voitures, les exclamations de la foule apprenant son arrivée, je jetais des cris de détresse
dans l’intervalle des démonstrations publiques ! et un moment après je distinguais un militaire
français de haut grade que je présumais justement de sa suite, devant lequel la foule se
rangeait en nous dégageant !
J’élevais mes mains vers lui et m’écriais d’une voix suppliante en français.
Ah Monsieur ! Tirez-nous d’ici ! et faites que je puisse l’entrevoir un instant, un seul instant !
Il nous dégagea en souriant, me tenant par la main, il me conduisit à la portière de la voiture
de l’empereur auquel il dit en me présentant.
Sire, voyez ! Celle qui a bravé les dangers de la foule pour vous !
Napoléon ôta son chapeau ! se pencha vers moi, je ne sais ce qu’il me dit alors, car j’étais trop
pressée de lui exprimer ce dont j’étais pénétrée.
« Soyez le bienvenu, mille fois le bien venu sur notre terre ! Rien de ce que nous ferons, ne
rendra d’une manière assez énergique, ni les sentiments d’admiration que nous portons à votre
personne, ni le plaisir que nous avons à vous voir fouler le sol de cette patrie qui vous attend
pour se relever ! »
J’étais dans une espèce de transport de délire en laissant échapper cette explosion tumultueuse
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Message par Invité le Mer 25 Mar 2009 - 16:24

des sentiments qui m’animaient alors ! je ne sais même comment avec ma timidité naturelle
j’ai pu le faire. Souvent ce moment revient à ma pensée, sans que je puisse m’expliquer et
définir la force spontanée qui a poussé mes paroles !
Napoléon me regardait attentivement, il prit un bouquet qui se trouvait dans la voiture et me le
présentant dit : « gardez le comme garant de mes bonnes intentions, nous nous reverrons à
Varsovie ! Je l’espère et je réclamerai un merci de votre belle bouche ! »
Le grand personnage reprit sa place précipitamment aux côtés de l’Empereur. La voiture
s’éloignait rapidement et le mouvement du chapeau du grand homme s’agitait encore vers
moi !
Immobile ! Je suivais la voiture du regard jusqu’à ce qu’elle disparut dans le lointain. Mon
bouquet à la main, agitée de mille sensations neuves ! N’est-ce pas un rêve ? pensais-je. Estce
bien le grand Napoléon que j’ai vu auquel j’ai parlé ? qui m’a répondu d’une manière si
flatteuse pour nos espérances ? etc.… duquel j’ai reçu un souvenir, un garant, qui surpasse
pour moi toutes les richesses de la terre.
Ma compagne fut obligée de me pousser, de me réveiller pour me rendre à moi-même.
J’enveloppai mon trésor précieusement d’un mouchoir de baptiste. Nous partîmes et
arrivâmes de retour que bien tard dans la nuit.
Je me couchais harassée de fatigue et d’émotions heureuses !
Varsovie était dans l’agitation la plus satisfaisante, un sentiment unanime y dominait ! Quel
est le coeur qui aurait pu rester insensible et sans âme au milieu de cet universel enthousiasme
redoublant, ranimant, cette étincelle d’amour, d’espoir, d’honneur national ! qui se répandait
et devenait une flamme ardente pour toute la population de toutes les classes, de tous les âges.
Des enfants de trois ans sautaient de joie ! Car nos enfants ne sont-ils pas patriotes en
naissant ! Combien de fois n’est-il pas arrivé, que questionnés souvent même par nos
oppresseurs ennemis, sur l’emploi de leurs petites armes, sans hésiter, cette réponse
s’échappait de leurs lèvres enfantines, malgré l’embarras des parents : « A terrasser les
ennemis de notre patrie » !
Oh ! Avec quelle tendresse ! Avec quel orgueil maternel, je pressais mon fils dans mes bras !
A mon réveil ! Je lui faisais tenir son petit sabre aussi, je l’apprenais à le manier et à répéter la
même profession de foi avec le nom de Napoléon ! Que nous étions heureux alors ! Nous
nous crûmes déjà par son arrivée seule ! au sein de notre patrie affranchie pour toujours de
l’invasion étrangère, et nos coeurs battaient de joie !
J’appris que l’empereur avait dîné chez le Comte J.B… qui avait invité l’élite des femmes de
la haute société, toutes resplendissantes de beauté et des grâces de l’esprit. Elles ont fait
honneur à la nation par la réunion de leurs brillants avantages. Quand à moi satisfaite d’avoir
rendu mon tribut patriotique, avant les autres, flattée de l’avoir occupé un moment, d’en avoir
reçu une précieuse promesse et souvenir, j’avais assez de modération pour cacher mon
triomphe et jouir à l’écart dans le silence. Mais il n’en fut pas ainsi de ma compagne, elle ne
fut pas aussi discrète, car quelques jours après, à peine étais-je éveillée un matin que l’on
m’envoya un messager, un très grand personnage, pour demander l’heure à laquelle je serais
visible, ayant l’intention de me faire une visite. Etonnée d’un empressement aussi matinal, je
fis répondre que vers midi je le recevrai. Effectivement, il arriva à l’heure fixée, et avec les
manières les plus empressées, les plus engageantes, il me dit en m’abordant : « Madame je
viens vous demander pourquoi vous nous privez de l’avantage de faire admirer à notre
auguste h^te une des plus belles fleurs de votre sol. Je ne parle plus du plaisir que nous
aurions vous-même en jouissant de votre vue de plus près.
Accumuler les plaisirs, les jouissances autour de celui qui tien en main toutes nos espérances,
doit être notre unique occupation maintenant. Aussi vins-je vous supplier de ne plus nous tenir
rigueur et d’accepter l’invitation d’un bal chez moi. Je présume que vous n’avez plus besoin
d’être présentée ? Nous savons tout… Madame !
Son rire bruyant et malin me déconcerta… Je rougis ! et voulais ne pas comprendre son
allusion.
Allons, allons ! Ne faites plus la humble, ne cachez plus votre triomphe, il est trahi, et je vais
vous dire comment je suis parvenu à connaître votre brillante conquête. Vous devez savoir
que jeudi dernier, il a dîné chez le Comte S.P… qui avait rassemblé nos plus jolies femmes et
les plus spirituelles pour orner sa table. Le grand homme fut aimable pour toutes, cependant
nous crûmes nous apercevoir que ses regards ainsi que son attention étaient plus
particulièrement dirigés vers la princesse C L.. enchantés d’avoir saisi cette apparence de
préférence nous lui procurâmes le plaisir de la voir à toutes les réunions qui se sont données
pour lui depuis son arrivée.
Mais jugez de mon étonnement lorsque le maréchal Duroc causant familièrement avec moi
hier matin me dit : Il faut avouer que vos femmes sont de vrais souris ! et qu’elles ont une
supériorité très remarquable !
Quelles grâces réunies à l’esprit le plus cultivé. L’empereur rentré chez lui après le dîner du
Comte S.P… s’écria, n’as-tu pas remarqué, Duroc, que l’éclat d’un parterre couvert de fleurs
les plus belles, aurait pali à côté de celui dont brillait cette réunion de femmes charmantes !
Eh ! bien… il regrette cependant de ne pouvoir retrouver ici cette délicieuse inconnue de la
poste de Blonie !... dont le souvenir l’occupe encore !
Vous concevrez mon étonnement !
Aussitôt un messager vient tôt le matin juste après son réveil demander à Marie l’heure à
laquelle elle pourra recevoir un important personnage.
Etonnée d’un empressement aussi matinal, Marie fait répondre qu’elle le recevra vers midi.
Effectivement, Poniatowski, chef du gouvernement provisoire polonais, arrive lui-même à
l’heure fixée et avec les manières les plus empressées, les plus engageantes, dit à Marie en
l’abordant :
« Madame je viens vous demander pourquoi vous nous privez de l’avantage de faire admirer à
notre auguste hôte une des plus belles fleurs de notre sol…
Je ne parle plus du plaisir que nous aurions nous-mêmes en jouissant de votre vue de plus
près.
Accumuler les plaisirs, les jouissances autour de celui qui tient en main toutes nos espérances,
doit être notre unique occupation maintenant. Aussi vins-je vous supplier de ne plus nous tenir
rigueur et d’accepter l’invitation d’un bal chez moi.
Je présume que vous n’avez plus besoin d’être présentée ?
Nous savons tout… Madame ! »
Son rire bruyant et malin déconcerta Marie qui rougit et ne veut pas comprendre son allusion.
Poniatowski reprend « Allons, allons ! ne faites plus la humble, ne cachez plus votre
triomphe, il est trahi et je vais vous dire comment je suis parvenu à connaître votre brillante
conquête »
Il lui explique que c’est le Maréchal Duroc au cours d’une conversation familière hier matin
qui lui dévoila combien « l’empereur regrette encore ne pouvoir retrouver cette délicieuse
inconnue de la poste de Blonie… dont le souvenir l’occupe encore ! »
Il poursuit : « Vous concevez mon étonnement à cette confidence ! Je me fis instruire de tous
les détails ! Duroc me conta la rencontre, fit votre portrait aussi pur, aussi vaporeux, aussi
attrayant que l’est votre personne. J’aurais dû vous y reconnaître tant ses touches étaient
vraies !... Et cependant je me perdais dans mille conjonctures qui m’éloignaient du modèle !
Il ajouta que sa Majesté distinguait la princesse C.L. car il lui trouvait quelques rapports,
quelques traits de ressemblance avec cette charmante inconnue.
Ne sachant comment fixer mes conjonctures j’en voyais à la découverte parcourir la ville et
les faubourgs, heureusement que l’aide de camp… qui se trouve être le cousin de votre
compagne de voyage me remit sur la bonne voie et calma mon impatiente curiosité !: Allons
Madame, j’espère que vous serez des nôtres maintenant, que vous me priverez plus de votre
présence le héros, en nous permettant de jouir de vos succès ! »
« Ah ce ne sont pas là les succès que j’ambitionne » répond Marie tout en admirant avec
enthousiasme les hauts faits de celui qui, j’espère, sera notre sauveur ! notre vengeur !
Après lui avoir porté la première l’expression de ces sentiments, je laisse à d’autres mériter
l’honneur de lui plaire et de l’occuper !
« Il ne s’agit plus d’autres mérites, Madame ! Les vôtres sont préférés, déployez donc tous
vos moyens de séduction ! faites la Circé je vous en conjure ! Sous la bannière du patriotisme,
nous vous suivrons tous et, qui sait, peut-être le ciel se servira t’il de vous pour réaliser et
accélérer le but vers lequel tendent tous nos désirs ! toutes nos espérances !
Vous mettrez peut-être un jour au nombre des heureuses chances de votre vie l’occasion
qu’elle vous donne d’être utile à la Patrie ! d’influencer son établissement !
Ah mon Dieu… tant de bonheur ne m’est pas réservé » s’écrit Marie.
Marie poursuit « Dans cette acclamation spontanée c’était seulement l’idée de sauver la
patrie, de lui être utile, que je considérais comme un bonheur suprême auquel il me semblait
déraisonnable de m’associer. Car j’ose l’affirmer, je n’eus jamais aucune idée personnelle,
d’envie de plaire et d’occuper son coeur. Il était placé à une si grande hauteur dans mon
imagination que je le voyais plutôt comme une idole au-dessus de tous les humains, que
comme un mortel, et c’est une des raisons qui me fit entreprendre l’imprudente course, et me
donna le courage de lui parler avec cette audace qui n’était au fond qu’une fièvre ! un délire
patriotique tout pur ! »
A peine Marie eut-elle quitté Poniatowski qu’une délégation d’hommes d’état polonais les
plus importants viennent de la même manière l’assaillir tout en la complimentant et la flattant.
Elle est mise au pied du mur pour participer avec toutes celles qui se réunissaient pour fêter
dignement l’auguste convive et le distraire agréablement au milieu de ses graves
préoccupations.
Elle ne trouve pas le moyen de refuser l’invitation du bal. Elle a 18 ans et demi et cède à
l’influence de ces hommes politiques, croyant toutefois qu’elle ne s’engageait à rien de
préjudiciable à ses devoirs.
Et Marie continue dans ses mémoires : « et qui plus est, c’est que le Comte de Walewski ne
voyant dans cet empressement si flatteur des personnages les plus distingués que
l’approbation publique donnée à son choix insistait plus que tous et traitait de timidité
ridicule, de défaut d’usage mes craintes et mon peu de goût pour les plaisirs de la haute
société. Enchanté de ce qu’il appelait mes succès, des soins, des attentions qui en résultaient
pour lui, il exigeât que la dépense ne fût pas épargnée pour mes frais de toilette, qu’il voulait
très brillante. Je préférai la simplicité. Une robe de satin blanc, un pardessus de gaze, un
diadème de feuillage, telle fut ma parure pour le second bal, qui commençait une nouvelle
carrière de peine, d’égarements et de regrets.
Toutes les dames avaient déjà rempli le devoir de la présentation, j’obtins donc de paraître au
bal sans me soumettre à mon étiquette isolée qui aurait renouvelé mon embarras. Résolue de
ne pas danser, j’espérais rester inaperçue dans la foule et échapper à l’examen public et même
peut-être à l’attention que je craignais alors… autant, que je l’avais briguée à Blonie.
Le Comte hâtait une toilette et je la retardais. Il se fâchait, grondant : « Nous courrons le
risque de ne plus trouver l’empereur (disait-il) qui ne fait que des apparitions à ces grandes
réunions.
Entraînée à la voiture qui attendait, une triste réflexion retraça ce passé où le coeur tressaillant
de joie extrême, d’impatience enfantine, qui croyait ne jamais arriver trop tôt, je m’élançais
aux côtés de ma mère dans cette voiture qui devait me porter vers ces plaisirs inconnus, tant
désirés, et qu’il me tardait de goûter alors. Ah qu’elle était différente la sensation que
j’éprouvais à côté du Comte. Un saisissement, une crainte vague mais poignante m’agitait.
C’était un bal qui avait décidé de mon sort. Un souvenir plein de regrets, d’amertume serrait
mon coeur en se joignant à cette réminiscence où à travers la foule joyeuse au milieu des
danses, au son d’une musique vive et gaie, j’ai éprouvé le premier trait d’une peine de coeur !
Etait-ce pressentiment ? Je ne puis l’expliquer, mais il est certain que j’éprouvais l’effroi d’un
grand danger en descendant de voiture et traversant la multitude répandue dans les salons
jusqu’à celui où se trouvait la maîtresse de la maison et l’étoile que l’on fêtait.
Des murmures flatteurs, recueillis avec joie par le Comte qui guidait ma marche,
l’empressement, les compliments, les questions sur mon retard n’étaient qu’un
bourdonnement pour moi. L’éclat resplendissant des lumières offusquait ma vue. Je ne voyais
ni n’en distinguais personne. On me plaça entre deux dames inconnues, je m’assis
machinalement mais je n’eus pas le temps de me remettre l’esprit.
Poniatowki passa derrière une chaise et les attaques recommencèrent à se faire entendre,
quoique bien bas, avec beaucoup de précaution à mon oreille.
« On vous a attendu impatiemment. On vous a vue arriver avec joie. On est content de vous
avoir retrouvée. On s’est fait répéter votre nom jusqu’à l’apprendre par coeur. On a examiné
votre mari. On a haussé les épaules en disant : malheureuse victime. Et l’on m’a donné l’ordre
de vous engager à la danse ».
Je ne danse pas, je n’ai nulle envie de danser.
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Message par Invité le Mer 25 Mar 2009 - 16:25

C’est un ordre Madame auquel vous ne pouvez vous soustraire.
Un ordre ! L’ordre de danser !
Non, non je ne suis pas une pirouette à faire tourner à volonté, dis-je en riant. Comment vous
faites déjà la rebelle ?
Oui ! Toujours à l’injustice on a une exigence déraisonnable.
Mais au nom du ciel, levez les yeux, tenez, voyez, il nous observe, je vous en conjure !
Il a beau nous observer, je ne quitterai pas ma place. Allez lui dire que je ne veux pas danser.
Mais vous plaisantez, Madame, certainement votre intention n’est pas de me compromettre ?
C’est bien moi que vous compromettez en insistant avec tant de ténacité.
Ah laissez-moi, de grâce, tous les yeux sont tournés vers nous.
Forcé de s’éloigner, bien au regret de n’avoir pas réussi dans sa négociation, je le vis allant
droit vers le Maréchal Duroc rendre compte de nos débats que ce dernier reporta tout chaud à
leur adresse.
Il y eut bientôt interruption de danses, on se rangea, on se dispersa dans les autres salons.
Le cercle des dames éclatantes de parure, formait une guirlande arrondie entourant la salle de
bal.
Napoléon, accompagné du prince Poniatowski la passait en revue, semant des paroles, des
phrases, qu’il voulait rendre agréables pour chacune, mais qui, pour la plupart se ressentaient
de sa préoccupation ou distraction et produisaient un sens tout contraire à l’intention et même
souvent fort embarrassant et déplaisant pour celles auxquelles elles s’adressaient.
Mon coeur battait d’effroi ! Il n’était plus qu’à quelques pas. Son regard ne me perdait pas de
vue, il me faisait frissonner. Les dames mes voisines me poussaient du coude pour m’avertir
qu’il fallait se lever pour attendre debout son mot.
Mes yeux étaient baissés, mais j’entendis cette phrase qui m’était adressée : « Le blanc sur le
blanc ne va pas Madame et puis tout bas, ce n’est pas là l’accueil auquel j’avais droit de
m’attendre ! d’après… il coupa court. J’étais là comme une statue, sans répondre, ni lever les
yeux. Il resta un moment à m’observer attentivement et passa plus loin.
Bientôt après il quitta le bal et je me sentis soulagée comme d’un poids horrible de gêne, de
malaise et même je puis le dire de honte.
Aussitôt parti, la joie, la gaieté franche débarrassant de la gravité du respect se fit entendre.
Que vous a t’il dit ? fut une question universelle. Les réponses produisaient un rire convulsif.
Tantôt il avait demandé à une demoiselle combien il avait d’enfants ; à une autre si son mari
était jaloux de sa beauté ; tantôt à une grosse dame dont l’embonpoint était presque
monstrueux si elle aimait la danse ; à une femme divorcée que le bonheur d’une heureuse
union était peint sur son visage.
Mais qu’a-t-il donc dit à Madame de Walewska… car la réponse a duré plus que toutes les
autres et avait l’air d’un discours. Ah ! s’écrièrent à la fois mes voisines Madame D. et
Madame K… Il lui a dit galamment que le blanc ne va pas sur le blanc et puis le reste… Son
dernier mot était de m’attendre d’après… Je crois bien que vous n’ayez pu saisir que son
dernier mot puisque je ne l’entendais pas moi-même.
Je m’échappai au milieu des conjonctures que la curiosité formait et j’eus à subir le même
interrogatoire en voiture. Qu’il vous a donné plus de temps qu’aux autres, je l’ai bien
remarqué !
Ah ! Si ses yeux avaient peut être dessillé. S’il avait vu et cru au danger ! S’il m’en eut
préservé par une prompte fuite ! Mais loin de là il me déclara qu’il avait accepté pour moi
l’invitation d’un dîner chez Mr B. où sa majesté se trouverait.
Il me recommanda le soin d’avoir une parure plus brillante, trouvant celle du bal trop simple
et me souhaita le bonsoir à la porte de mon appartement pour passer dans le sien au moment
où j’étais presque tentée de lui avouer toutes mes craintes ! ainsi que les scrupules de ma
conscience !
La vanité des hommes prépara bien des chutes funestes aux femmes, funestes pour euxmêmes
par le contrecoup qui attaque leur honneur, leur repos ! et ils nous repoussent quand
nous tombons grâce à eux !
Quand leur imprévoyance fascinée par la vanité nous-même au précipice.
A peine rentrée ma femme de chambre me présente un billet avec mystère en disant à voix
basse : on attend la réponse !... Madame le voici ce premier billet ! me dit Mr M. en ouvrant
un portefeuille anglais et me présentant l’écrit. L’écriture en était indéchiffrable. L’impatience
et la violence du désir paraissait avoir guidé cette plume qui traçait à la hâte des caractères à
peine ébauchés.
Je devinais plutôt que je ne lus ces mots.
Premier billet
Je n’ai vu que vous. Je n’ai admiré que vous ! Je ne désire que vous. Une réponse bien
prompte pour calmer l’impatiente ardeur de Napoléon.
Le style m’indigna, je jetai le billet par terre avec dégoût et restais pétrifiée !
Mais Madame ! Savez-vous qui est là à attendre dans la rue. C’est le…
Ah ! tant pis ! Julie, allez vite lui dire qu’il n’y a pas de réponse et qu’il n’en attende aucune.
Julie courut et revint toute effrayée me dire que le grand personnage la suivait. Je n’eus que le
temps de m’enfermer à double tour en lui disant à travers la porte que ma résolution était aussi
décisive quant à la réponse qu’il demandait que l’a été mon refus de danser. Il resta à ma
porte, une bonne demi heure encore à prier, supplier, menacer même.
Je tins bon, il partit furieux et je tombais à genoux en remerciant le ciel et implorant son
assistance.
Ta main puissante Oh mon père céleste, disais-je, m’a déjà délivrée d’un danger bien plus
grand, tu m’en tireras encore cette fois comme par le passé !
Je me couchais avec cette consolante pensée, un sommeil paisible fut le prix des courageuses
résolutions qui m’animaient.
Je croyais alors qu’il suffirait de prier pour obtenir !
Je croyais que cette force divine me préservera sans que j’ai besoin d’efforts personnels à
opposer au danger à éviter. Mon coeur n’y étant pour rien, car je le répète, Napoléon n’était à
mes yeux que la statue gigantesque du génie et de l’espérance nationale.
Je l’invoquais, je l’adorais de loin mais j’en avais peur de près alors.
Les yeux à peine ouverts à mon réveil, Julie me remis encore un billet de la même forme, de
la même main que celui de la veille.
Je ne l’ouvrir plus ! J’y réunis le premier ?
J’enveloppai le tout, et sans même d’attache ni de cachet je fis rendre la missive au porteur.
Toute cette matinée ma porte ne se ferma pas, c’était un tourbillon ! Le Comte vint me presser
de paraître au salon où se trouvaient rassemblées quelques unes de nos sommités nationales
les plus marquantes en hommes distingués.
Il m’annonça la visite du grand Maréchal Duroc. Il faut absolument que vous alliez le
recevoir, dit-il, la joie rayonnante d’orgueil le rajeunissait, il faisait l’empressé avec
l’intention marquée de masquer ma réserve calculée qu’il désapprouvait hautement n’en
connaissant pas la véritable cause.
Je me plaignis d’un malaise, d’une migraine affreuse ! Jamais je ne le vis si furieux.
Vous vaincrez la migraine et recevrez le Maréchal, répliqua t’il hors de lui.
L’injustice m’a toujours trouvée revêche, je refusais positivement de quitter ma chaise longue
pour passer dans le salon.
Le ton leste et peu convenable du premier billet me tenait le coeur oppressé. J’étais indignée,
courroucée, humiliée, que mon élan tout patriotique à Blonie ait été si mal compris, si
faussement interprété.
J’étais même résolue de me dispenser du dîner (auquel je ne pensais qu’avec terreur) pour
prouver qu’on s’était trompé dans le jugement porté à mon égard pour le redresser par une
conduite toute opposée, ainsi que pour fermer tout accès aux poursuites outrageantes. Mais
pouvais-je ce que je voulais ? Seule contre tous.
Il me quitta en rage ! et revint bientôt avec ceux dont je craignais la vue, à l’exception du
Maréchal qui ne resta qu’un instant au salon après avoir appris mon indisposition.
Le porteur des billets était là devant moi lançant des regards foudroyants ; l’intention des deux
autres n’était pas moins marquée.
J’en étais confuse.
Vous ne pouvez refuser de recevoir les plus fermes appuis de notre cause commune ! qui
désirent absolument vous voir Madame ! me dit le Comte sévèrement en les introduisant.
Votre présentation est indispensable comme vient de le déclarer Monsieur le Grand Maréchal,
l’étiquette de la cour l’ordonne. Vous ne pouvez sans cela faire partie de la société impériale !
Je rougis et mon embarras devait être visible à ces mots. Quel rôle jouait là sans s’en douter
celui qui aurait dû repousser loin de moi un entraînement coupable.
J’essayais toujours encore de tenir ferme, de me plaindre du mal de tête.
Ils firent tous chorus, le plus âgé d’entre eux, un père de famille respectable me regardant
fixement d’un ton sévère et pénétrant me dit :
Tout doit céder Madame !en vue de considérations si hautes ! si majeures ! pour toute une
nation !
Nous espérons que votre mal passera d’ici au dîner projeté, duquel vous ne pouvez vous
dispenser sans paraître mauvaise polonaise !
On ne m’épargna pas les illusions particulières finement insinuées que le Comte prenait pour
générales.
Tout ce que le patriotisme a de flammes jaillissait par leurs mâles accents ! La dignité de leur
contenance, l’expression de ces âmes de feu, dévouées à la cause sacrée, à l’amour de la patrie
passa dans la mienne.
Ah ! C’est bien une grande vérité que notre existence est double, tandis que nos principes, nos
sentiments d’amour du bien, nous pénètrent de bienfaisantes, de courageuses résolutions.
Tandis qu’une voix secrète nous avertit, nous détourne du mal qu’un contentement intérieur
coule comme un baume après le sacrifice accompli tel douloureux qu’il soit.
La vie extérieure nous domine malgré nous et nous enlace dans la dépendance du mal ; c’est
encore à cette lutte entre ma volonté et ma position, mes devoirs d’épouse, de mère et de
citoyenne polonaise que je dois les tourments de ma vie.
Qu’avais-je à répondre lorsque après leur sortie le Comte m’eut dit : j’ai quitté ma campagne
Madame pour assister à la glorieuse reconnaissance de ma patrie, pour unir mes efforts et ma
voix à toutes celles qui s’élèvent vers le grand homme à cet effet. Vous partagiez
l’enthousiasme général ! Plus que tout autre. Vous !
Si exaltée ! si passionnée ! Je ne vous reconnais plus, vous étiez maussade au bal, vous n’avez
pas voulu danser, vous vous refusez aux invitations flatteuses de ces réunions, vous fermez
votre porte à ceux que je désire attirer.
Tout cela me déplait Madame. Je ne veux pas passer dans le monde pour un vieux jaloux, et
vous m’en donnez tout l’air. D’ailleurs je tiens à voir mon épouse au rang qui lui est dû.
Tenez si je me suis vu obligé de les introduire chez vous, pour les convaincre de l’injustice de
leurs soupçons !
Pendant plus d’une heure j’ai été en butte à leurs plaisanteries. Moi jaloux ! Je vous devrais
cette belle opinion de jaloux !...
J’entends donc, j’exige Madame formellement que votre présentation ait lieu, que vous
recherchiez et répondiez à l’empressement de toutes celles qui composent la haute société.
Vous ne pouvez qu’y gagner en perdant cette timidité, en acquerrant l’usage du grand monde
qui vous manque.
Habillez vous et allez chez la Comtesse de Vauban qui vous donnera de bons conseils sur
votre parure et les formes d’étiquette de Cour. Je vais sortir en attendant. Je baissai la tête et
murmurai : que votre volonté soit faite. Je me sentais un vrai roseau.
La Comtesse de Vauban portant un nom célèbre avait fait l’ornement des plus hautes sociétés
de Paris sous l’ancienne cour. La commotion révolutionnaire l’ayant déplacée, un souvenir de
jeunesse non effacé auquel s’attachait peut-être un sentiment plus tendre que l’amitié l’appela
à Varsovie.
On l’accueillit avec dévouement, distinction.
On la voyait tenir le salon du Prince Joseph Poniatowski… avec cet esprit, ce ton, ses
manières toutes françaises, empreintes de ce charme social tant apprécié par notre nation.
Les étincelles brillantes qu’elle répandait autour d’elle, étaient un appât pour les uns, une
école pour les autres.
c’était en un mot un moule français dont on ambitionnait l’empreinte. Une distinction de la
Comtesse de Vauban était un brevet, un attestât de bonne compagnie et par conséquent un
passe-partout.
De plus l’auréole qui entourait son ami aux yeux de tout compatriote, protégeait l’amie contre
l’opinion sévère que sa position pourrait provoquer et était une raison de plus pour accumuler
les hommages autour d’elle.
suite page: 24
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Message par Invité le Lun 30 Mar 2009 - 9:45

J’allais donc chez la Comtesse de Vauban… d’après les ordres reçus, et j’avoue franchement
que je fus très flattée de l’accueil qu’elle me fit.
Manquant de confiance, de cette présence d’esprit présomptueux, sans laquelle une personne
qui sait qu’on l’observe ne se trouve à son aise que dans une société habituelle. La pensée du
lendemain de cette présentation publique m’était un épouvantail. J’étais bien sure d’avance
que tous les yeux seraient tournés vers moi. Que ma timidité naturelle augmentée par le
trouble me privera du peu de moyens que je pouvais avoir pour répondre à propos, sans
donner prix au ridicule que cette même société saisissait avec avidité pour retourner sa
supériorité sur celle des pauvres provinciales ! L’appui de la Comtesse de Vauban m’était
bien nécessaire avec sa protection, la malveillance pouvait m’atteindre, mais non le ridicule.
Je répondis avec effusion et confiance à ses manières engageantes et amicales voulant
m’assurer un guide si puissant pour cet effrayant début. Rassurée par ses promesses et
protestations, il ne fut plus question que de toilette, d’étiquette à observer, qu’il m’était facile
de franchir sous ses auspices jointes à l’activité empressée et officieuse de Monsieur de
Walewski.
Cette dame, divorcée, jeune, jolie, vive, étourdie, spirituelle, atteinte par la mauvaise fortune
se réfugia sous l’aile protectrice de la Comtesse V. dont elle devait le bras droit et l’aide dans
les réunions au salon. Façonnée par le monde, par le contact du modèle qu’elle avait sous les
yeux Madame de Vauban acquit tous les dons de plaire, elle était séduisante, endossant la
nationalité avec autant de grâces que l’étrangeté parisienne, suivant le besoin, elle était bien
vue par tous, officieuse pour tous. Le Comte la trouvait charmante et tant pour faire sa cour
que pour me faire acquérir cet usage du monde qui me manquait, il favorisa nos relations qui
bientôt devinrent intimes. Timide, grave mais affectueuse par nature je m’abandonnais au
charme d’une amitié sans gêne, qui faisait tous les frais, toutes les avances pour gagner mon
coeur et ma confiance bien avant que j’eusse pu soupçonner un motif étranger à la sympathie
que je supposais être le véritable bien de notre relation.
Elle était trop fine pour n’avoir pas aperçu ce que j’avais tant à coeur de cacher. Son
patriotisme tout aussi exalté attirait le mien au lieu de le réprimer.
Tout, disait-elle ! Tout ! pour cette cause sacrée !
S’emparant de moi, pour ainsi dire elle devint mon ombre. Je ne l’avais quittée il n’y avait
qu’un quart d’heure, qu’elle arriva toute agitée me faire une scène sur les billets renvoyés
qu’elle tenait en main avec une grosse lettre de plus. Non, non, disait-elle vous n’agirez pas
ainsi, vous réaliserez l’espoir que l’on fonde sur vous. Croyez-vous qu’on ait pu rendre les
lettres à celui qui les a écrites ? et qui l’oserait ? Ma chère vous nous perdez !
Tenez, lisez cette autre lettre, d’abord c’est toute une nation qui élève sa voix vers vous, car
elle est tracée par ses représentants.
La voici cette lettre.
« Madame ! Les petites causes produisent souvent de grands effets ! Les femmes en tout
temps ont eu une grande influence sur la politique du monde. L’histoire des temps les plus
reculés comme celle des temps modernes nous certifie cette vérité tant que les passions
domineront les hommes ! Vous serez, Mesdames ! une des puissances les plus formidables.
Hommes ! Vous auriez abandonné votre vie à la digne et juste cause de la patrie ! Femme !
Vous ne pouvez la servir à corps défendant, votre nature s’y oppose, mais aussi en revanche il
y a d’autres sacrifices que vous pouvez bien faire et que vous devez vous imposer quand
même ils vous seraient pénibles !
Croyez-vous qu’Esther s’est donnée à Pyrrhus par un sentiment d’amour ? L’effroi qu’il lui
inspirait jusqu’à tomber en défaillance devant son regard, n’était-il pas la preuve que la
tendresse n’avait aucune part à cette union ?
Elle s’est sacrifiée pour sauver sa nation et elle a eu la gloire de la sauver.
Puissions-nous en dire autant pour votre gloire et notre bonheur !
N’êtes-vous donc pas fille, mère, soeur, épouse de zélés polonais ?... qui tous forment avec
nous, le faisceau national, dont la force ne peut ajouter que par le nombre et l’union des
membres qui le composent.
Mais sachez Madame ce qu’un homme célèbre, un saint et pieux ecclésiastique, Fénelon en
un mot a dit :
Les hommes qui ont toute l’autorité en public ne peuvent par leur déclarations établir aucun
lien effectif si les femmes ne les aident à l’exécuter.
Ecoutez, cette voix, réunie à la notre, Madame, pour jouir du bonheur de vingt millions
d’hommes !
Voyons maintenant, dit Madame de Vauban, le joli billet repoussé, et elle lut le second billet
de Napoléon.
Vous ai-je déplu Madame ! J’avais cependant le droit d’espérer le contraire. Me suis-je
trompé ? Votre empressement s’est ralenti, tandis que le mien augmente. Vous m’ôtez le
repos ! Oh ! donnez un peu de joie, de bonheur à un pauvre coeur tout prêt à vous adorer. Une
réponse est-elle si difficile à obtenir ? Vous m’en devez deux !
36
Vite, vite je vais répondre pour vous, gardez-vous en bien, dis-je, ou je ne sortirai pas demain.
Le Comte interrompit nos débats, un concours de visites le suivit ; ce n’était plus que bruit,
enthousiasme, entraînement, produisant un cahot dans mes pensées.
La soirée se prolongea fort avant dans la nuit, mon ombre la passa avec moi.
J’ai remarqué alors que mes nuits en me rendant à moi-même faisaient toujours retentir avec
plus de force la voix de la vérité, que celle de tous ceux qui m’entouraient, m’étouffaient dans
la journée.
Elles se passaient à faire les plus sages résolutions que l’opposition générale anéantissait et
m’empêchait d’exécuter.
Au reste ma conscience reposait aussi sur le qu’ai-je à craindre ? Je ne l’aime pas.
Et lorsque le lendemain m. cousin de ma parente me donnant son bras pour descendre de
voiture m’eut dit : on vous attend, vous éclipserez toutes les beautés réunies là haut ! et à vous
seule restera le triomphe d’une conquête si glorieuse ! Ne m’oubliez pas je vous prie, je suis
le premier qui ait publié votre victoire.
Ce propos me blessa, me fit mal. Oh ! j’avais encore dans toute sa pureté ce sentiment de
pudeur intime, qui repousse des allusions contraire à la vertu !
Je me promettais bien toujours de ne jamais suivre d’autre bannière que la mienne, et quoique
j’eusse très peu de présomption pour ma figure et mon esprit, j’en avais une grande dose pour
ma conduite morale. N’avais-je pas remporté déjà une victoire éclatante sur un premier
amour ! N’avais-je pas étouffé cette tension de l’âme si impérieuse dans une femme au
printemps de sa vie.
Je me croyais donc très forte de la force que j’avais déployée alors. Mais !... J’oubliais !... que
je ne l’avais invoquée du ciel et que je n’avais plus le temps de le faire maintenant, car aucun
moment ne m’appartenait plus. Le torrent, le bruit, une activité continuelle, d’une multitude
attachée à tous mes pas ne me laissait plus un seul loisir pour la réflexion.
Madame de K. m’attendait, elle m’ouvrit ses bras du plus loin qu’elle m’aperçut !
Ah ! Venez, venez ! J’avais une peur horrible dit-elle. Je craignais de ne vous voir jamais
arriver. C’eut été un beau mécompte !...
Mais enfin vous voilà ! Ma toute belle ! Ravissante d’éclat et de fraîcheur ! J’espère que vos
succès vous formeront.
Passant dans les salons, elle me remit entre les mains de Madame de M… qui devait me
présenter.
La réunion n’était pas nombreuse, mais elle était choisie.
J’étais tremblante, heureusement on n’eut pas le temps de faire des remarques malicieuses,
l’Empereur arrivait ! La rumeur fut générale à son entrée, nous nous levâmes toutes.
S’avançant vers notre cercle suivant l’usage il parut mieux préparé que la première fois à la
distribution de phrases et quand mon tour vint après qu’on m’eut nommé au grand
étonnement de tous et à ma grande joie, je n’obtins qu’une question bien sèche.
Je croyais Madame indisposée, est-elle tout à fait remise ? fut tout ce qu’il m’adressa.
J’avais levé mon regard vers lui, il y vit comme il me l’a avoué plus tard, l’expression d’une
approbation donnée à sa délicatesse.
Au dîner je fus placée presque vis-à-vis de sa majesté entre la Maréchal Duroc et Mr le Comte
de K.
Il commença la conversation par des questions historiques auxquelles le Comte SP…
répondait avec connaissance profonde. Les siècles de Bactori, de Sigismond Auguste, de
Sobieski furent passés en revue.
Je me sentais plus à l’aise et cependant je rencontrais son regard qui m’observait toujours et
contrastait singulièrement avec la gravité et le sérieux du sujet dans lequel il était engagé.
Le Maréchal s’occupa de moi, durant tout le repas. Vous jugez bien qu’avec mes émotions de
gêne j’étais loin d’avoir appétit, je n’osais cependant pas refuser les mets qu’il me présentait,
mais j’y touchais à peine. Il ne perdait pas non plus l’occasion de m’entretenir à voix basse
toujours dans les intérêts de son maître avec lequel il semblait s’entendre par coup d’oeil
réciproque.
Après beaucoup de reproches, d’allusions délicates, il insista pour connaître la raison qui avait
ralenti cet engouement manifesté avec tant de force à Blonie et pourquoi je m’étais trouvée
une des dernières à lui être présentée ! N’est-ce pas un époux jaloux qui cause vos chagrins ?
Vous vous trompez fort Monsieur le Maréchal, Monsieur de Walewski n’a pas ce défaut là,
partageant l’enthousiasme général, considérant l’empereur comme un sauveur, un bienfaiteur,
qui se rend au voeux de sa famille pour améliorer son sort.
Je désirais être une des premières à lui porter mon tribut d’hommages, mais que c’était le seul
honneur que j’avais brigué !...
A en juger d’après l’impression que vous produisîtes le votre fut seul entendu Madame ! et il
ne tiendrait qu’à vous…
Ah ! Monsieur le Maréchal je suis mère ! et c’est dans l’intérêt de mon fils et de sa patrie que
je désire m’être fait entendre.
La réussite dépend peut-être de vous seule Madame. Demandez et vous obtiendrez a-t-il été
dit et vous repoussez !
Pendant ce dialogue mon auguste vis-à-vis tout en suivant la conversation générale à laquelle
il semblait prendre une part active ne perdait pas le fil de la notre.
J’apercevais des indications semblables au langage des muets, dictant les paroles que mon
voisin me transmettait.
A un signe de sa main impériale qu’il porta au côté gauche de sa boutonnière, le télégraphe
fut comme embarrassée, il hésita quelques instants !...et puis comme s’il était sûr d’avoir
deviné l’intention du geste il fit un ah !... et le bouquet ! Qu’en avez-vous fait ? Il m’est trop
précieux pour risquer d’en voir une seule feuille détachée et perdue, c’est un héritage que je
conserve pour mon fils.
Ah ! Madame ! Daignez permettre, daignez vouloir qu’on vous en offre un plus digne de
vous.
Je n’aime que les fleurs ! me hâtais-je de répondre ! assez haut, en rougissant comme pour
repousser une allusion qui m’indignait. Le Maréchal me regarda avec étonnement ! Eh !bien
dit-il après avoir hésité un moment nous allons cueillir des lauriers sur votre sol natal pour
vous les offrir.
Ah ! Si c’était ! Ah ! Monsieur le Maréchal, une patrie c’est là le bouquet que nous
ambitionnons tous ! C’est ainsi que se passa tout le dîner.
Repassés dans les salons, sa Majesté profita de la confusion du moment pour s’approcher de
moi. Il avait dans le regard quand il voulait le rendre pénétrant un trait de feu qu’on ne
pouvait soutenir sans baisser les siens.
C’était l’impression qu’il produisait sur moi, alors prenant ma main et la pressant avec force il
me dit tout bas :
Non, non avec des yeux si doux, si tendres, avec cette expression de bonté on se laisse fléchir,
on ne se plait pas à torturer, ou l’on est la plus coquette, la plus cruelle des femmes !
Il partit comme un trait après ce jeu de mots, tous les hommes le suivirent.
La curiosité du peu de dames qui restaient tournait autour de moi, les coups d’oeil malins, les
sourires équivoques, les plaisanteries fines furent déployées comme il arrive souvent dans la
vie qu’en voulant éviter un petit embarras on retombe dans un plus grand. Je suivis mon amie,
Madame… avec joie lorsqu’elle vint me demander de l’accompagner chez Madame de P…
qui désirait me parler. Le cercle que j’y trouvais n’était composé que d’initiés, mais dès mon
entrée je savais ce qui m’attendait. On commença par semer des fleurs sous mes pas, on
masqua avec tant d’adresse le précipice qu’elles couvraient, on déploya des résultats si
séduisants, on me traça des devoirs si imposants que j’aurai dû déranger les combinaisons
politiques très avantageuses pour mon pays en rompant le silence et heurtant leurs décisions.
Il n’admire que vous ! Il vous jetait des flammes !
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Message par Invité le Lun 30 Mar 2009 - 9:46

C’était visible, vous seule pouvez transmettre les voeux de toute une nation, influencer les
destinées et vous pouvez hésiter ?
Serait-ce des scrupules ?
Ah ! Ils ne vous atteindront pas ! à travers tant de bienfaits résultant de votre sacrifice, s’il
pouvait en être un ! Un ciel plus pur, sans nuage brillera sur votre tête, vous foulerez avec
orgueil et joie la terre de vos ancêtres, consacrée par leur valeur, arrosée de leur sang, car
vous aurez aidé à l’affranchir d’un joug honteux, à la replacer au rang qui lui est dû, à
affirmer le bonheur et l’indépendance de vingt millions d’hommes ! et votre fils ! aura une
patrie ! Qu’importe les sacrifices s’ils achètent de tels résultats !
J’écoutais ! J’étais éblouie par les paroles prestigieuses qui redoublaient mon patriotisme.
La séduction commençait à opérer, j’étais prête à affirmer leurs opinions ! à me croire un
instrument de la volonté divine placé à un poste pour l’accomplir. Toute autre voix ne se
faisait plus entendre pour le moment. Le prestige m’enveloppait !
Je pense bien que l’entée subite du Maréchal avait été combinée et attendue, car bientôt nous
ne restâmes que trois. Prenant place à mes côtés, il posa une lettre sur mes genoux, prit ma
main entre la sienne et me dit d’un ton implorant : Pourriez-vous Madame refuser la demande
de celui qui n’a jamais encore essuyé de refus.
Ah ! sa gloire est environnée de tristesse ! et il dépend de vous de la remplacer par un instant
de bonheur !
La honte m’étouffait, je portais mes mains sur mon visage ! On m’aurait tuée que je n’aurais
pu proférer un mot, ni lever les yeux sur lui.
Qui ne dit rien consent ! Oui Monsieur le Maréchal, assurez sa Majesté que le joli oiseau non
apprivoisé encore le sera bientôt ! à son gré !
Au nom du ciel ! que dites-vous ! M’écriai-je en recouvrant la parole. Ce que vous devriez
dire vous-même : je suis meilleure polonaise et je crois volontiers comme tous les bien
pensants, dévoués à leur pays, qu’on ne saurait trop faire pour Napoléon !
Ouvrez cette lettre, je vous en conjure madame ! dit le maréchal ! j’espère qu’après l’avoir lue
vous lui serez plus favorable. Il reviendra réclamer votre réponse. Il sortit et Madame…
s’empressa de lire ce qui suit :
Troisième billet
Il y a des moments où le trop d’élévation pèse et c’est ce que j’éprouve. Comment satisfaire le
besoin impérieux d’un coeur épris qui voudrait s’élancer à vos pieds et qui se trouve arrêté par
le poids de hautes considérations, paralysant le plus vif des désirs ! Oh si vous vouliez !...
Il n’y a que vous seule ! qui puissiez lever ces obstacles qui nous séparent ! Mon ami Duroc
vous en facilitera les moyens !
Ah ! Venez, venez tous vos désirs seront remplis ! Votre patrie me sera plus chère ! Quand
vous aurez pitié de mon pauvre coeur.
Napoléon
Ah ! Pour le coup ! Auriez-vous le front de refuser après cette apostille. Ecoutez ! J’ai vécu à
la Cour et je sais que la beauté a toujours su se frayer un chemin facile pour arriver au
souverain et lui communiquer son influence. L’histoire en présente des preuves presque à
chaque page.
J’aime votre Pologne de coeur et d’âme, c’est ma patrie d’adoption ! J’y tiens par tant de liens
mais je ne vois de salut pour elle que dans l’intérêt de cet homme extraordinaire auquel il est
donné de régler le sort des français et celui de l’Europe.
Il me faut donc négliger aucun moyen pour parvenir à cet intérêt pour s’y frayer un accès ;
Pénétrez vous donc de ces vérités et que toute autre considération cesse en regard d’une cause
majeure.
Madame, répondis-je en fondant en larmes, je ne puis vous en vouloir, c’est au bien de la
patrie que vous voulez m’immoler tous, je donnerais ma vie sans hésiter pour cette cause
sacrée et plus qu’elle je suis prête à tous les sacrifices !
Mais l’avenir m’épouvante, abjurant les principes qui ont guidé ma vie, que deviendrai-je ? Et
qui sait si je pourrai faire le bien que vous espérez !
Napoléon n’est pas un Henri IV, un Louis XIV ni Louis XV et mes moyens d’esprit,
d’intrigues, ne sont pas à la hauteur de toutes ces femmes méprisables qui les ont dominés.
Quant aux moyens, répliqua Madame de Vauban, ils ne vous manqueront pas, suivez
seulement les conseils des zélés partisans de la patrie !
Quant au mépris que vous lancez aux femmes célèbres qui ont contribué à brillanter d’un éclat
bien durable ces siècles qui font encore l’admiration du monde entier, vous êtes la seule à les
juger avec autant de sévérité. Ce sont d’ignobles principes d’éducation provinciale dont vous
reconnaîtrez plus tard la déraison. Croyez-vous que la place qui vous est offerte n’est pas
ambitionnée ici ?
Ah ! Croyez-moi, dépêchez vous de répondre favorablement car elle peut vous échapper !
Pourquoi douter du bien que vous pouvez opérer ! Ne savez-vous pas que tel souverain en ne
croyant donner que son coeur a souvent déposé sa couronne aux pieds de la beauté qui savait
l’enflammer !
Tout empereur qu’il soit ! C’est un homme et rien de plus !
Eh bien ! Dis-je, faites de moi ce que vous voudrez !
Ah ! Voilà qui est bien, enfin je vous trouve raisonnable ! Vous répondrez donc en
conséquence ?
Et elle s’apprêtait déjà à m’en donner les moyens en choisissant parmi les plus belles feuilles
de papier satiné. Jamais je n’aurai la force d’écrire cela, disposez de moi, faites arranger la
consommation du sacrifice auquel vous m’avez tous condamnés, mais n’exigez pas que je
trace un seul mot, que je dise une seule parole à ce sujet.
Vous êtes une femme bien inconcevable. Mais qui a-t-il à faire ? Il faut bien vous passer ces
manies. Eh ! bien attendez donc, il nous faut d’autres délibérations. Et elle sortit hors du
cabinet après m’y avoir enfermée.
C’est alors qu’une pensée m’apparut telle qu’un feu follet au milieu des ténèbres, ou comme
une planche en pleine mer au naufragé succombant, qui ne calcule que le danger présent et
non les distances du rivage lointain. J’ai cru à une chimère de mon âge ! Mais enfin j’ai cru
avoir saisi ma planche, aussi j’espérai me soustraire au danger en le bravant !
Ne puis-je donc consentir aux entrevues secrètes, sans faiblir ? Ne puis-je en lui inspirant de
l’estime, de l’amitié obtenir cette issue dans sa confiance ? pour faire entendre nos voeux !
pour oser insinuer ce que d’autres n’osent ou ne peuvent pas ? pour transmettre ces voix
patriotiques qui subjuguent qui pénètrent mon âme !
La sienne sera-t-elle insensible à ces mâles, à ces énergiques accents ! S’abaisserait-elle à
exiger, à employer la violence pour vaincre la résistance d’une femme ! qui veut rester pure :!
et n’a pas d’amour à lui donner !... mais beaucoup d’admiration, d’enthousiasme, d’amitié !
Oui ! Je serai franche et vraie ! Je lui dirai tout ce que je lui disais à Blonie !
Je serai son amie de coeur et d’âme !
Je lui offrirais le tribut de cette affection paisible, sans fièvre, sans trouble, sans égarements
qui a pour cortège l’estime, l’amitié dévouée de tout intérêt personnel. Et quand il ne
m’aimera plus, il m’estimera encore ! Voilà le rêve que j’enfantais, tandis que j’aurai dû
élever mon âme et mes bras vers celui qui peut tout ! en m’écriant ! sauves-moi de cette heure
là !
Madame de Vauban… rentra. Voici la décision de notre conseil, dit-elle qui s’accorde avec
vos désirs. Vous n’écrirez plus, vous ne parlerez plus, puisque vous ne le voulez pas, mais
vous passerez le reste de la journée chez moi… et ce soir on vous remettra à votre destination,
pour remplir une mission bien importante de laquelle dépend le salut de votre patrie, ne
l’oubliez pas.
On fit de moi tout ce que l’on voulut ; je n’étais plus qu’une machine qu’on pouvait faire
mouvoir à volonté.
Je ne sentais plus que l’effroi de l’attente. Tout bruit m’épouvantait ! Les mouvements de la
pendule, la marche de l’aiguille… me faisait frissonner. Je regardais avec anxiété cette porte
qui allait s’ouvrir, comme je le présumais, pour l’heure fatale ! Je n’osais faire des questions,
je restais dans le silence.
Entre dix et onze, on frappa ; Ce fut le signal.
Allons prenez ce chapeau à voile, enveloppez-vous de ce manteau et suivez-moi. On vous
attend au coin de la rue, tout est prévu, tout est préparé pour ménager votre extrême
délicatesse !
J’ignore encore comment je fis ce trajet, une voiture attendait, un homme en manteau et
chapeau rond, se tenait à la portière ouverte, on me souleva, on me poussa pour y monter.
L’homme après avoir fait rentrer le marchepied se plaça à mes côtés. Nous partîmes et
arrivâmes sans avoir échangé une parole. C’était pourtant D… comme je l’ai appris depuis.
Quant il fallut descendre on me porta jusqu’à la porte désignée qui s’ouvrit avec impatience.
On me plaça dans un fauteuil, j’y tombais en sanglotant, mon mouchoir sur les yeux,
Napoléon était à mes genoux, à mes pieds.
Vous me haïssez, je vous inspire de l’effroi… Vous en aimez un autre plus heureux que moi !
Ah dites, dites !
Tout en sanglotant avec une voix tremblante j’osais répondre.
Non ce n’est pas cela. J’ai honte de vous. J’ai honte de moi-même. Cher ange ! Peux-tu avoir
honte d’une bonne action ? Tu m’apportes le bonheur, un moment de joie. Moi que tout le
monde envie, me crois-tu heureux ? Me crois-tu bien formidable ici à tes pieds implorant ton
amour !
Ce joli petit coeur, qui appartient j’en suis sur à un autre puisque tu pleures tant !
Mais c’est égal, je vois ton doux visage et il tirait le mouchoir humide qui le couvrait.
Sire ayez pitié de moi ! On m’a bien dit que tu étais un oiseau à apprivoiser, pauvre victime !
et ton vieux mari ! Comment est-il parvenu ?...
A ce nom je m’élançais, je jetai un cri, je voulais fuir, mes larmes me suffoquaient. Mille
poignards aigus m’avaient frappée au coeur !
Mon crime était là dans ce nom rappelé et m’apparaissait dans toute l’horreur des résultats !
Il était immobile à me regarder sans doute avec étonnement. Je courrais vers la porte.
Tu me hais donc décidément !
Je t’inspire de l’horreur ! Ah ! Ciel une polonaise pouvait-elle vous haïr.
Non ! non ! Je vous admire ! Je vous aime comme l’unique soutien de nos plus chères
espérances !
Je vous l’ai prouvé à Blonie ! Votre image ne m’a pas quittée depuis, mes prières au ciel sont
pour vous. Ah ! que ne puis-je être comprise !... et mes larmes recommencèrent.
Mais… Ce nom que vous avez prononcé ! Il résonne là… au fond de mon âme comme un
remord… et je me tordais les mains !...
Tu ne me hais pas ? C’est bien dit-il en me ramenant au fauteuil.
Ecoutes. T’es-tu donnée volontairement à celui dont tu portes le nom ? Je ne répondais pas.
Est-ce par l’amour des richesses, des titres, que sais-je ? d’une vanité satisfaite que tu as
consenti à unir ton sort au sien ?
Ah Grand Dieu. L’amour des richesses et des titres ! Je ne l’ai jamais connu répliquais-je.
Mais répondez à mes questions, il faut bien qu’il y ait une raison extraordinaire pour
appareiller la jeunesse, la beauté à peine éclose à une vieillesse décrépite presque
octogénaire ! Si la fortune et les titres n’en était pas une !
Répondez donc. Ma mère l’a voulu dis-je toujours en pleurant. Ah ! J’y suis. Et tu pourrais
avoir des remords ? Si ce qui a été noué sur la terre ne doit plus être dénoué que dans le ciel !
C’est le plus puissant des législateurs qui l’a dit.
Il se mit à rire ! Cela m’indigna. Cette scène l’amusait par sa nouveauté comme il me l’a
avoué depuis en me disant. Sais-tu que si ton visage, ton regard si pur, et ces larmes qui
coulaient comme une fontaine n’avaient été là pour accréditer tes paroles, j’aurais cru avoir
été le jouet d’une coquette.
Il me fit encore beaucoup de questions sur ma première éducation, mon genre de vie à la
campagne, mon nom de baptême. A deux heures on frappa à la porte ! Quoi déjà dit-il !
Eh bien ma douce et plaintive colombe, sèches tes larmes, va te reposer et ne crains plus
l’aigle.
Il n’a d’autres forces auprès de toi que celles d’un amour passionné, mais d’un amour qui veut
ton coeur avant tout. Tu finiras par l’aimer, car il sera tout pour toi ! Tout ! Entends-tu bien ?
Il m’aida à m’envelopper de mon manteau qui s’était détaché et en me conduisant à la porte il
m’arrêta encore en tenant la main sur le loquet fermé de la serrure et dit : promets moi de
revenir demain ou sinon je ne te laisse pas sortir, je m’empare de toi et que m’importe après
tout ce que l’on dira ! Tu est pour mon coeur la plus chère, la plus désirée des conquêtes.
Je promis. Savais-je ce que je faisais !
Je fus ramenée comme j’étais arrivée. Plus calme cependant car j’espérais toujours grâce à ma
chimère aborder au port avec ma faible planche.
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Message par Invité le Lun 30 Mar 2009 - 9:46

J’aurai plus de courage une autre fois, je le prierai, je lui dirai, et je m’endormis affaissée par
les émotions et la fatigue de la journée…
A 9 heures Madame de Vauban était déjà à mon chevet avec un gros paquet en main, qu’elle
déploya mystérieusement après avoir fermé la porte à clef. Il apparut des écrins en maroquin
rouge, des fleurs de serre avec des branches de laurier, le tout accompagné d’une lettre
cachetée. Voyez d’abord cela, dit-elle, en tirant un magnifique bouquet de diamants de l’écrin,
et la guirlande ! Quelle eau, quel jeu, quel travail de bon goût. Ah ! comme cela vous ira !...
Et elle m’ajustait, tandis que l’indignation me mettait hors de moi ! Arrachant ces objets de
son admiration, je les lançais à terre au loin pour les briser !
Que faites-vous ? Oh ciel ! s’écria-t-elle toute consternée, et en même temps stupéfaite de me
voir dans cet accès de colère dont elle ne me croyait pas susceptible ! Sachez Madame dis-je
que ces bijoux me sont odieux ! Reportez les de suite je vous en conjure ! Si je consentais à
me rendre ce serait pour un autre prix que les vains ornements que je méprise souverainement.
Etes-vous folle ma chère amie ! Que je les rapporte, je m’en garderai bien ! Je vais au
contraire les ramasser et les soustraire à votre fureur.
Mais j’oubliais la lettre ! Elle décacheta et nous pûmes déchiffrer ce qui suit.
Merci ! ma douce Marie ! Ma première pensée est pour toi ! Mon premier désir de te revoir !
Tu viendras n’est-ce pas ? Tu me l’a promis, sinon l’aigle volerait vers toi ! Je te verrai à
dîner.
L’ami te dit : daignes donc accepter ce bouquet qu’il devienne un bien mystérieux qui
établisse entre nous un rapport secret au milieu de la foule qui nous environne, exposés aux
regards de la multitude nous pourrons nous entendre. Quand ma main pressera mon coeur tu
sauras qu’il est tout occupé de toi, et pour réponse tu toucheras ton bouquet !
Aimes-moi ma gentille Marie et que ta main ne quitte jamais ton bouquet.
Eh bien ! Où en êtes-vous maintenant, et quelle tête ! et voilà donc ce beau bouquet, ce bien
mystérieux sur lequel on fondait de si belles espérances, brisé ! Il faut cependant vous en
parer.
Ah Dieu m’en garde, je vous l’ai déjà dit, jamais ils n’orneront ma personne. Mon coeur est en
désordre ! Mon imagination, ma volonté peuvent être égarées par l’exaltation qui nous
domine tous, mais les germes et les émotions d’une pudeur vertueuse s’y trouvent encore.
Mon front n’est pas encore un front d’airain et jamais je ne me vanterai de la honte que vous
appelez mon triomphe. Je paraîtrai en coupable, humiliée ! mais jamais triomphante !
Il fallait cependant avancer dans le chemin rocailleux, bordé de précipices. Une force
invincible m’y poussait. Toutes les têtes étaient montées au même ton. Toutes les ambitions
moussaient !
C’était un essaim remuant, s’agitant, bourdonnant à ne pas s’entendre, s’… mutuellement.
Ma famille jusqu’à celui qui aurait dû voir clair ! Tous partageaient le même enivrement.
Ma toilette se fit à la hâte.
L’usage n’autorisant pas un bouquet au côté, qu’à un bal, je m’en dispensais, même des
feuilles de laurier vert, quoiqu’elles fussent pour moi l’emblème de l’espérance.
Mon entrée chez M… fit sensation. On se pressait autour de moi, on m’examinai avec
curiosité, la plupart des personnages m’étaient inconnus, et cependant je croyais voir que tout
ce monde lisait sur mon front ma visite de la veille.
Tout en remplissant les formalités d’usage envers la maîtresse de la maison et les dames de
plus haut rang que moi, sa majesté me frappait de ses regards, ses sourcils se rapprochaient,
un mécontentement subit altéra ses traits…
D’un oeil perçant et scrutateur il me toisait, s’avançant brusquement. J’étais au supplice.
J’avais l’effroi d’une scène publique ; pour l’éviter je plaçais ma main à l’endroit du bouquet
en signe de paix.
Je le vis radouci, la sienne répondait au signal, j’étais tremblante.
Au moment de se mettre à table, il appela Duroc et parla à son oreille. Placée comme la
première fois, aussitôt qu’il le put, des reproches m’attaqueront. Je conçois, répondis-je le
plus bas possible, qu’après l’aperçu que vous avez de moi vous soyez étonné. Je n’ai pas
touché à l’écrin, et il est resté entre les mains de celle à qui vous l’avez remis, je n’accepterai
aucun cadeau de ce genre ! Ayez le pour dit Monsieur le Maréchal.
Ah ! aurai-je osé paraître ici parée de tels dons !
Ah ! Dites lui bien que ce ne sont pas des récompenses personnelles qui peuvent contenter
mon dévouement et ma vive admiration ! Une espérance pour notre avenir ! C’est la…
Comment vous en doutez encore ! Ne vous l’a-t’il pas donnée ! Tenez malgré votre injustice
il est tout occupé de vous ! Je comprends son regard ! Voyez tandis qu’il paraît tout à la
conversation générale, sa main placée sur son coeur indique que l’absence du bouquet
l’inquiète. En se mettant à table, il m’a chargé de vous rappeler la promesse du soir ! Ah
Madame n’y manquez pas si vous avez à coeur de lui faire tenir sienne.
Ah ! Vous devriez sentir tout le prix d’une telle conquête et cependant… oserais-je le dire.
Je vous trouve toute différente, toute ralentie de l’empressement passionné que vous
témoignâtes avec tant d’énergie à Blonie. Et ce qui m’étonne bien davantage encore ! C’est de
le voir plus épris que je ne l’ai jamais vu. Le succès ambitionné partout, que l’on vous enverra
partout vous a été réservé Madame. Ah ! Couvrez de fleurs les épines de sa vie, car il en a de
cruelles ! On regarde avec envie des positions élevées, dont on ignore les peines. J’en suis
trop près pour ne pas les apercevoir, et le vif attachement que je lui porte s’en afflige, aussi
me voyez-vous empressé à contribuer aux moyens de lui procurer quelques instants du moins
de bonheur fugitif.
Que vous dirais-je ? Cette seconde visite fut remplie avec les mêmes précautions que la
première. Il était agité, soucieux, son regard était sombre. Ah ! Vous voilà enfin ! Je
n’espérais plus vous voir !
Il me débarrassa de mon manteau ainsi que du chapeau et me plaçant dans un fauteuil il dit :
Allons comment vous justifierez vous des crimes que je vous impute ?
Pourquoi avoir cherché à m’inspirer le sentiment que vous ne partagez pas ? Pourquoi avoir
refusé jusqu’à mes lauriers. Qu’en as-tu fait ?
J’y attachais tant d’intéressants moments ! et tu m’en as privé. Ma main n’a pas quitté mon
coeur et la tienne ! était immobile !
Une seule fois seulement tu as répondu à mon signal. Oh Marie ! Tu ne m’aimes pas ! et
cependant je t’aime avec passion ! D’où cela vient-il ? et il se frappa le front avec un geste de
rage. Après un moment de silence que je n’osais interrompre. Voilà bien une polonaise !
C’est vous qui m’affermissez dans l’opinion que je porte sur cette nation !
Je recouvrais la parole pour m’écrier.
Ah ! de grâce Sire dites la moi ! Eh bien ! Marie, je juge ce peuple passionné et léger. Je crois
que tout se fait chez eux par fantaisie et rien par système. Leur enthousiasme est impétueux,
tumultueux, instantané, mais ils ne savent le régler, le perpétuer. N’est-ce pas là votre portrait
aussi ? Belle polonaise ! N’avez-vous pas couru comme une folle au risque d’être étouffée,
pour m’apercevoir, pour m’ensemencer !...
Je me laisse prendre ce coeur par ce regard si tendre, par les expressions passionnées, et puis
vous disparaissez ! J’ai beau vous chercher, je ne vous trouve pas et quand une des dernières
vous arrivez enfin, je ne trouve plus en vous, que glace, tandis que je brûle ! Ecoutez Marie !
Sachez que toutes les fois que j’ai crû une chose impossible ou difficile à obtenir je l’ai désiré
avec ardeur ! Rien ne me décourage. Là on ne peut pas me talonner et j’avance toujours !
Habitué à voir céder avec empressement à mes désirs, ta résistance me subjugue, ta séduction
m’a porté à la tête, elle me tient au coeur !
Je veux…. Entends-tu bien ce mot, je veux te forcer à m’aimer ! Marie ! J’ai fait revivre le
nom de ta patrie. La souche existe grâce à moi. Je ferai plus encore ! Mais songe aussi que
comme cette montre que je tiens en main et que je brise à tes yeux.
En effet elle vola en éclats à mes pieds.
C’est ainsi que son nom périra ! et toutes tes espérances, si tu me pousses à bout, en
repoussant mon coeur et me refusant le tien…
Je tombais raide à ses pieds, l’effroi m’avait abattue, il était dans un état de violence horrible !
Tenons le voile sur cette scène que je voudrais effacer au prix de mon sang, de l’histoire de
ma vie.
Vous le savez, cet homme extraordinaire est un volcan ! Les passions, ambitions le dominent !
Mais celles de l’amour n’en sont pas moins violentes quoique moins durables ! Celui qui
voyait l’univers à ses pieds était là aux miens !
Il essuyait mes larmes qui tombaient goutte à goutte. Les étoiles du ciel sont tombées ! et moi,
poussière, atome ! Jusqu’à une confiance dans les inspirations divines a tournée contre moi.
Je l’avais tant prié de m’éclairer sur les insinuations universelles me présentant des résultats si
séduisants et que je ne savais comment définir.
Etaient elles criminelles ? ou non ?
Pourquoi sauver ma patrie du joug de l’esclavage étranger ? Dois-je porter mon âme en
holocauste pour vingt millions d’hommes ?
Ah ! Si je n’avais écouté que la voix céleste qui a dit de tout temps : Tu ne feras pas le mal
même pour espérer un bien.
Les voix humaines m’ont perdue ! Elles me disaient : Le Seigneur se sert d’un grain de sable
pour opérer des merveilles.
Et elle sanglotait, ses larmes humectaient ses belles boucles blondes qui devenues flottantes
par l’humide contact retombaient sur ses joues, sur ce cou, dont la pureté, l’éclat et l’ensemble
aurait rendu terne ici et sans vie les plus beaux tableaux de la Madeleine repentante.
Il la priait de se calmer.
Ah ! Laissez-moi pleurer ! Je me sens mieux quand mes larmes coulent. Tant de pensées
déchirantes m’accablent maintenant, elles reviennent en foule. C’est autant de reproches, je
les entends là, là… dit-elle en indiquant sa tête et son coeur !
Ah c’est à présent seulement que je comprends cette admirable vérité qui dit que la force de
résister au torrent nous a été donnée par la sagesse suprême quand nous l’employons à temps !
Un seul pas en arrière et nous sommes sauvés !
Mais une fois entraînés, privés de moyens, plus de force, plus de possibilité ! et alors tout est
fini. Plus de joie réelle, plus de calme d’esprit, tout se flétrit, tout se décolore, tous les désirs
sont émoussés.
L’amertume seule reste à jamais ! Ah je l’éprouve cette amertume, elle me mine, c’est un
poison.
Pauvres femmes que ne puis-je les convaincre toutes, que quand les hommes nous demandent
un instant de bonheur, c’est une éternité de malheur qu’ils nous laissent en échange.
Je ne pouvais plus reculer, il fallait avancer dans le chemin rocailleux que ma folle exaltation
m’avait frayé. Le sacrifice était consommé.
Il ne s’agissait plus que d’en recueillir le fruit pour ne pas perdre la seule récompense qui
pouvait me faire supporter une position si coupable ; voilà la pensée qui me pénétra alors, en
dominant ma volonté, elle m’empêcha de succomber sous le poids du remord et du regret.
Ah ! depuis lors mes visites furent journalières et mes espérances toujours au même point,
toujours dans les promesses de l’avenir.
Un soir il me dit : avoues Marie ce n’est pas moi que tu aimes, c’est la patrie que tu aimes en
moi !
Oui Sire, c’est vrai. Je vois en vous le sauveur, le régénérateur de cette patrie qui nous est si
chère, vous êtes l’idole vers laquelle s’élèvent tant de milliers de voix et de mains ! Invoquant
votre secours sur tous les points de ce malheureux pays, sa population entière vous considère
comme celui qui d’un souffle, d’une seule volonté peut relever cette nation humiliée depuis
tant d’années, qui a déjà fait l’essai de ses propres forces sans succès, mais qui n’en peut
douter avec votre secours. Tous les coeurs se donnent à vous ! Pouvez-vous douter du mien ?
Après m’avoir fait tout oublier ! Tout ! (et je pleurai) mais les regrets et les remords ne
m’atteindront pas. Si j’obtiens la seule récompense digne de vous, digne de moi, la
renaissance de la patrie. C’est là le bouquet désiré ardemment, c’est là le seul don, le seul prix
que je puisse accepter sans hésiter et qui enchaînera mon coeur à jamais, vous me l’avez
promis, dis-je en tombant à ses pieds !
Il me releva avec tendresse. Tu peux être sure Marie que la promesse que je te fis sera
remplie.
Tu en vois déjà l’accomplissement en partie ! J’ai forcé la Prusse à lâcher prise à la part
qu’elle usurpait. Le temps fera le reste. Ca n’est pas le moment de réaliser le tout, il faut
patienter ; La politique est une corde qui casse quand on la tend trop forcément, en attendant
que vos hommes d’état se forment ! Car combien en avez-vous ?
Vous êtes riches en bons patriotes, vous avez des bras ! Oui, j’en conviens, je leur rend pleine
justice, l’honneur et le courage sortant par tous les poids de vos braves, mais cela ne suffit
pas, pour seconder mes vues, mes efforts. Il faut encore une grande unanimité et beaucoup de
bonnes têtes. Ah ! Sire il y en a et il s’en trouvera n’en doutez pas !
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Message par Invité le Lun 30 Mar 2009 - 9:48

Oui, c’est bien ! Mais que deviendra votre puissance alors Mesdames ? Car quand les
hommes sont oisifs, les femmes règnent ! Si vous les remettez à l’ouvrage, gare à votre
sceptre ! (me dit-il en me donnant une tape sur la joue).
Voilà comme nos soirées commençaient ordinairement, mais une bagatelle la détournait
facilement, il cherchait même à éloigner les idées politiques sérieuses pour les repasser sur
des riens. Il aimait alors les commérages, des salons, des intérieurs de famille, les anecdotes
secrètes de la société. La vie privée de chacun n’échappait pas à sa connaissance, souvent
j’étais étonnée d’apprendre de lui des détails que j’ignorais moi-même touchant les personnes
avec lesquelles je me trouvais en relation.
Vous êtes bien discrète Marie me disait-il quelque fois. C’est la secret de la comédie et vous
voulez en faire un mystère. Je le plaisantais sur ce goût là, disant que personne au monde ne
croirait que le plus grand des hommes de son siècle, celui sur lequel reposent les intérêts du
monde entier s’amusait de pareilles vétilles !
Rien n’est à dédaigner pour l’homme observateur ! me répondit-il… L’étude des hommes est
celle qu’il m’importe le plus de connaître, j’ai atteint les bornes matérielles, je ne puis plus les
franchir qu’en étudiant l’ordre moral. Les moeurs des grands et des petits influencent sur le
moral des nations en cherchant la cause des désordres qui ont miné votre pays et sapé sa base
fondamentale. J’ai ouvert les portes dorées de vos palais, de vos salles de festin, j’ai soulevé
les draperies de vos boudoirs, de vos alcôves et c’est là que j’apprends les sources du mal.
Vos citoyens se sont élevés d’une grandeur trop personnelle, vous les avez laissé faire ! Ils ont
rendu petits ceux qui les entouraient, et qui avaient peut-être mieux fait qu’eux. Pour les
amadouer, on les régalait, pour les empêcher de marcher, d’agir, on leur versait des flots de
vin dans les gosiers, et pour avoir leur voix, on leur donnait de l’argent. L’esprit de famille, de
ce bien-être tout personnel, avait éteint dans les grands, les vertus publiques qui avaient
distingué et rendu célèbres leurs ancêtres.
Des peuples dont le désir dominant est de ne rien faire que boire et manger, n’imaginant rien ;
quand une fois on tombe dans la mollesse c’est fini, il faut s’étourdir pour ne pas s’affliger
d’être forcé à quelques travaux.
Ah Sire ces temps sont passés ! Disais-je, le malheur a régénéré mes compatriotes, ils
connaissent les fautes de leurs pères !
Ils sont prêts à tous les sacrifices, à tous les dévouements !
Cela finissait par une tape sur la joue et un « ma bonne Marie » ! Tu es digne d’être spartiate
et d’avoir une patrie !
Un soir qu’il revenait d’une fête brillante que lui avait donné Mr le C.M., il se sentit
incommodé et demanda du thé, je lui en présentais. Je mange trop ici, dit-il, contre l’habitude,
cela m’incommode. Il faut avouer Marie que l’on s’entend très bien chez vous à fêter les
souverains ! Je vois que toutes les connaissances et les idées applicables aux besoins de la vie,
à l’augmentation des jouissances sociales, à l’embellissement des demeures seigneuriales sont
introduites avec luxe et goût.
Mais ma chère Marie ! Ne te fâches pas, ne fais pas le moue, je t’en prie, quand je t’avouerai,
que tandis que j’admirais en parcourant vos campagnes, vos villes, les habitations
somptueuses, ces colonnes, ces portiques, ces vastes parcs, jardins anglais, kiosques chinois,
temples grecs et romains, bouquets splendides, fêtes magiques, je fus frappé désagréablement
par la misère des masses, par l’ensemble de vos villes boueuses, de vos villages misérables,
de ces cabanes à chèvres, de ces haillons qui couvrent toute une population. Quand mes
soldats leurs demandent du pain (kleba) ils disent niema (il n’y en a pas), quand ils demandent
hoda (de l’eau) ils répondent avec empressement javaz, javaz (d’accord, d’accord). Comme
s’ils n’avaient que de l’eau à donner.
Marie, ce n’est que sur les effets unanimes de toute la population qui couvre ce malheureux
pays que vous devez fonder tous, vos espérances de succès solides !
Ah ! Grand Dieu Sire que dites-vous ! Je devins pâle comme la mort ! Je me sentais défaillir,
je tombais sur le tapis à ses pieds comme s’il m’avait frappé de la foudre !
Marie vous ne m’avez pas laissé achever ma phrase ! Vous ne m’avez pas compris, revenez à
vous, Marie ma bonne Marie ! et il courrait chercher des sels, de l’eau de Cologne et en
frottait mon front, mes tempes palies !
Sire, révoquez cette horrible sentence ou prévision. C’est un arrêt de mort pour moi et ma
patrie car sans vous, sans votre aide, elle ne peut exister ! et je tendais mes bras vers lui avec
des mouvements convulsifs !
Ah les femmes, les femmes ! Elles ne comprennent rien, elles sont impatientes, elles
entendent mal et se tourmentent sans raison. Si tu m’avais laissé parler, tu n’aurais pas fait
pâlir ce joli visage que j’aime bien et qui me fait mal à voir souffrant. Tu sais bien Marie que
j’aime ta nation, que mon intention, mes vues politiques, tout me porte à désirer son entière
restitution. Je veux bien seconder ses efforts, soutenir ses droits !
Tout ce qui dépendra de moi, sans altérer mes devoirs et l’intérêt de la France, je le ferai sans
nul doute, mais songe que de trop grandes distances nous séparent, ce que je puis faire
aujourd’hui peut être détruit demain. Mes premiers devoirs sont pour la France, je ne puis
faire couler le sang français pour une cause étrangère à ses intérêts et armer mon peuple pour
courir à votre secours chaque fois qu’il en serait nécessaire. C’est donc pour tous les cas
d’avenir incertain que je pousse la nécessité d’améliorer le sort des masses, fut-ce aux
dépends des châteaux, pour développer cette énergie universelle qui peut devenir un appui
solide et réduire vos ennemis au silence ! Croyez-moi Marie ! L’unanimité des efforts, des
esprits, de toutes les populations de votre pays est une puissance formidable qui pourrait tenir
tête à plus de trois nations ennemies ! Mais je les seconderai, je les aiderai, sois en sûre dans
toutes les occasions. Les braves polonais qui ont combattu à mes côtés et leur cause si juste
ont droit à ma protection.
C’est ainsi que j’étais calmée et ramenée vers cette espérance qu’aussitôt obtenue je semais
dehors pour en faire goûter les charmes, le bonheur à mes compatriotes.
J’avais fait des progrès dans le langage muet et mystérieux qu’il m’enseignait tous les soirs et
que je finis par comprendre mieux que Duroc. Et lorsque je lui témoignais mon étonnement
sur cette faculté double d’exprimer à la fois de hautes pensées politiques ainsi que les plus
cachées du coeur, car au milieu d’une conversation animée, très sérieuse, dans la chaleur de la
narration, où la vue d’une foule attentive à l’écouter, ses regards furtifs et les gestes de la
main, de ses doigts trouvaient le moyen de me faire entendre tout ce qu’il voulait me dire.
Cela t’étonne Marie ! me disait-il. Saches donc que je dois remplir dignement le poste qui
m’est assigné. J’ai l’honneur de commander aux nations. Je n’étais qu’un gland Marie ! Je
suis devenue chêne, je domine, on me voit, on m’observe de loin comme de près. Cette
situation me force à jouer un rôle qui quelques fois peut ne pas m’être naturel et qui me gène,
mais je dois soutenir pour rendre compte, non pas tant à d’autres dont je ne soucie peu du
suffrage et de l’opinion, mais à moi-même de cette représentation commandée par le caractère
dont je suis revêtu ; Mais tandis que je fais le chêne pour tous, j’aime bien à redevenir gland
pour toi seule, ma bonne, ma douce Marie ! Entends-tu cela et comment ferais-je ? Quand la
foule nous observe ? pour te dire Marie je t’aime ! et toutes les fois que je te regarde, j’ai cette
envie là et je ne puis m’approcher de ton oreille sans déroger, voilà ce qui me donne cette
faculté qui t’étonne.
Il me grondait souvent pour la simplicité de ma toilette et des couleurs que j’avais adoptées.
Je ne portais que le blanc, le gris ou le noir, il n’aimait pas cette couleur et se plaignait de mon
peu de condescendance à ses goûts. Je m’excusais en disant qu’une polonaise doit porter le
deuil de sa patrie. Ne sommes-nous pas toutes ses orphelines ! Quand vous la respecterez je
ne quitterais plus le rose !
C’est ainsi que je saisissais tous les sujets d’entretien pour ramener toujours l’idée dominante
dont le succès seul pouvait me purifier dans mon opinion et faire supporter une position en
dehors de mes principes dont je sentais tout le malheur !
L’empereur n’aime pas à parler politique avec les femmes, en général il attache un ridicule à
toutes celles qui s’en occupaient. Je hais ces femmes hommes ! Elles feraient mieux de
tricoter et de faire des enfants que de se mêler d’une science qui n’est pas à leur portée. Voilà
les paroles que j’entendais ; souvent même j’ai pris fait et cause pour quelques unes d’entre
elles, qu’il accusait de ce défaut là. Eh ! bien je ne conçois rien à la liberté que j’avais
d’introduire ce genre de conversation sans le fâcher. Je crois que c’était grâce à la conviction
de mon désintéressement ainsi que de mon peu d’ambition personnelle, qu’il avait là dans
mon âme, que c’était uniquement le pur amour de la patrie qui la remplissait sans aucune
arrière pensée, et que je soulageais cette âme devant lui en implorant l’espérance en échange.
Le bon, l’excellent Maréchal Duroc me nourrissait aussi alors d’espoir, il aimait et estimait
notre nation.
La veille du départ de sa majesté il me dit : Patience vous atteindrez le but qui vous tient à
coeur ! Laissez le faire, je vous certifie que le rétablissement entier de votre digne patrie est à
la première ligne de son plan politique. Mais pour vous aider efficacement il faut se
débarrasser avant tout d’entraves personnelles très majeures mais dont nous viendrons à bout
sans nul doute.
Effectivement le lendemain de cette conversation, des courriers arrivés de France et de tous
les pays de l’Europe hâteront le départ de sa Majesté.
Le système continental, l’Espagne à contenir, les complots anglais à déjouer, l’Autriche à
réprimer, tels étaient alors les grands intérêts qui l’occupaient uniquement.
Je fus atterrée lorsque sa Majesté m’eut dit à mon entrée chez lui.
Marie, je pars demain ! De grandes responsabilités pèsent sur moi, je suis rappelé pour
repousser les orages prêts à éclater sur mes peuples. Me priveras-tu pour toujours du charme
de ta présence ? Ne suis-je rien pour toi ?
Je fondis en larmes et j’allais m’écrier ! Vous partez ! Sans avoir rien fait pour nous ! C’est là
le sentiment qui m’oppressait et qui faisait bruit dans tout mon moi.
Je ne préparais cependant que les mots. Que vais-je devenir ! Grand Dieu ! Tu viendras à
Paris ma bonne Marie. Je te donne Duroc pour tuteur, il veillera à tes intérêts, tu t’adresseras à
lui dans tous les cas, tes désirs seront remplis à moins que tu n’exiges l’impossible.
Ah ! Sire ! Vous le savez je n’ai qu’un désir ! Un seul désir et vous le connaissez. Mon coeur
n’en forme pas d’autres ! Je veux rester pure de tout autre don de votre main, tous les trésors
du monde ne sauraient me contenter et me relever dans ma propre estime ! Rendez-moi ma
patrie Sire ! alors je serai satisfaite et à l’abri d’un mépris mérité, jusque là, j’attendrais avec
confiance l’effet de vos promesses bienfaisantes à l’ombre de ma retraite à la campagne.
Votre souvenir lié à l’idée dominante de mes pensées, sera un feu caché et sacré, au culte
duquel je me consacre, ensevelie dans les replis les plus secrets du coeur ; je les nourrirais
d’espoir, de souvenirs et de confiance.
Non ! Non ! Marie, il n’en sera pas ainsi, je sais que tu pourras vivre sans moi. Je sais que ton
coeur n’est pas à moi, tu ne m’aimes pas Marie !Je le sais, car tu es franche sans art et c’est
pour cela même que tu me charmes, plus qu’aucune ne m’a charmé, mais tu es bonne, douce,
ton coeur est si noble, si pur ! Pourrais-tu me priver de quelques instants de félicité passés
chaque jour auprès de toi !
Ah ! Marie je n’en puis avoir que par toi ! Et l’on me croit le plus heureux de la terre.
Ces paroles furent exprimées avec un sourire si amer, si triste ! qu’il m’inspira un sentiment
étrange, pour le souverain du monde !
La pitié me jeta dans ses bras, je promis tout ce qu’il voulut.
Transcripteur : Alexandre Walewski
Pour le manuscrit original consulter les « ARCHIVES »

FIN
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